Il est là derrière qui me suit cahin-caha. C’est un vieux chien malade. On dirait maintenant qu’il le fait pour moi, pour moi qui croit toujours le sortir pour ses besoins, qu’il puisse les satisfaire quand incontinent il a déjà sans doute tout lâché dans l’appartement ou ailleurs. Il se contente d’avancer que très lentement et de regarder en ma direction comme en celle d’un long martyr que je lui imposerais à mes dires pour son bien, qu’un chien ça a besoin de prendre l’air et de voir un peu de nature. Mais n’est-ce pas moi au bout du compte qui ait besoin de prendre l'air et de voir un peu de nature, n’est-ce pas ce que l’on pourrait lire dans son regard triste et résigné ?
Je ne peux m’empêcher de penser à un homme qui ne ferait plus l’amour à sa femme que parce qu’elle gémit, se disant alors qu’elle au moins y trouve son plaisir, qu’il répond à ses besoins, qu’il la satisfait. Mais il y a longtemps déjà que la femme gémit sans plaisir sinon pour qu’il y trouve le sien. Peut-être que le dernier plaisir de la femme est encore celui du comédien, celui de faire la comédie et c’est le plaisir de la comédie qui la fera gémir jusqu’au bout. Il y a ce mythe d’Eurydice aussi qui me revient : sur le chemin de retour des Enfers, Orphée devrait précéder Eurydice et il ne pourrait pas se retourner pour la voir. Surtout ne vous retournez pas pour regarder votre femme gémir car vous pourriez y surprendre ce regard triste et résigné qui est celui de mon vieux chien malade et fatigué de me suivre.
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