Il y a une femme que je vois à chaque fois que je sors mon chien et je peux vous dire que c’est la plus belle femme que je vois quand je sors mon chien. Elle fait partie du paysage qu’il m’est donné de voir mais je la contemple presque comme une œuvre d’art. C’est une œuvre d’art vivante et je crains qu’il lui arrive ce qu’il arrive au vivant : qu’elle vieillisse. L’éternité n’est pas pour nous mais l’éternité est pour la beauté. Je suis aussi pour la beauté. Qui ne serait pas pour la beauté ? Mais je ne peux que m’interroger sur la nature de la beauté qu’il m’est donné d’aimer. Comment mon chien la voit-il ? Mon chien, qui courrait plus librement après son chien que moi après elle, que voit-il de sa beauté ? Je m’interroge sur la sexualité de la beauté ? Y a-t-il pour l’homme une beauté qui soit asexuée ? Et tant de choses découlent de sa beauté. Je la vois gentille. Je la vois polie et bien éduquée. Est-ce que toutes ces choses sont vraies ? Toutes ces choses qui vont ou que je mets avec sa beauté mais qui par leur subjectivité peuvent m’amener à en douter. Car je ne peux douter de toutes ces choses sans douter de sa beauté ni de sa beauté sans douter de toutes ces choses. Je crois que pour l’homme une chose belle est une chose bonne, et qu’une chose bonne ne peut être qu’une chose belle. Et qu’une chose bonne est souvent une chose bonne à manger et qu’un plat n’est que meilleur quand il est bien présenté : il faut qu’il nous fasse saliver. Et peut-être que tous les matins quand je vois cette beauté je salive comme mon chien quand il voit sa chienne à ses côtés.
Mais ce qu’il m’est donné et qui n’est pas donné à mon chien c’est d’idéaliser. J’idéalise la beauté. La beauté n’est peut-être que ma faim et ma soif idéalisées. Mais moi je dis que j’ai faim et que j’ai soif de beauté. De beauté et d’éternité. Quand je reviens à la maison il y a une femme qui m’attend. Elle n’est plus celle qu’elle a été. Mais mon regard est celui de quelqu’un qui a aimé ce qu’il a regardé. Quand l’expert qui a vu des tas de tableaux ces tas de tableaux lui permettent d’apprécier à sa juste valeur le tableau qu’il a devant les yeux. C’est ainsi du moins que parle mon siècle qui est un siècle d’experts, capables d’expertise, d’apprécier, mais incapables d’aimer la beauté, c’est-à-dire de voir en la beauté l’éternité. Seul celui qui a aimé la beauté a vu en la beauté l’éternité. Ma femme n’est plus celle qu’elle a été pour tous ceux qui ont beaucoup vu mais n’ont jamais vu en la beauté l’éternité et en l’éternité la beauté. Quand je vois ma femme je ne vois pas des tas de tableaux que je compare et que j’estime, je ne suis pas expert en œuvres d’art. Mais, parce que j’ai aimé, une fois en elle j’ai vu la beauté, et comme qui a vu la beauté j’ai vu en la beauté l’éternité de la beauté. Qui en la beauté n’a jamais vu l’éternité de la beauté n’a jamais vu la beauté. Et qui dit apprécier la beauté à son juste prix ignore ce que c’est que d’aimer la beauté.
A Sylvie
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