vendredi 19 avril 2024

Sylvie


Ca lui faisait drôle, ça avait été sa femme, c'était toujours sa femme, il voulait dire c'était une autre femme. On pouvait pas comparer. Et pourtant il comparait. Et pourtant ce qu'elle avait été elle avait cessé d'être. Le problème c'était la continuité dans l'existence même si ce n'était plus de la même existence qu'il s'agissait, et l'on pourrait facilement se laissé aller à dire qu'il s'agissait de l'existence de deux personnes différentes, et quand on lui demandait si malgré Alzheimer elle savait qui il était il avait envie de répondre que celle dont ils parlaient ne l'avait pas connu et qu'il n'y avait alors aucune raison qu'elle le reconnaisse. Finalement ceux qui lui demandaient, voyant les soins et l'attention qu'il lui portait, si c'était sa mère, voire sa grand-mère, n'étaient pas loin d'une vérité qui ne respectait pas la vérité. Car comment pouvait-il prétendre aimer cette femme du même amour, ça aurait été déplacé, comme un amour venu d'une autre et qu'il lui aurait témoigné à elle. Et s'il voyait en cette autre la même il était bien le seul. Et c'est qu'il était aveugle. 

Il avait sorti, pour la remettre à  l'agent de police, une photo que Sylvie il y a plus de dix ans, quand ils s'étaient connus, lui avait remise pour qu'il la garde toujours sur lui. Elle y apparaissait un peu plus jeune qu'elle n'était alors mais elle n'avait rien perdu de sa beauté. Comme il n'était pas du genre à montrer sa photo à tout le monde il ne l'avait jamais encore sortie du portefeuille où il s'étonna de la trouver. Le regard de l'agent se porta sur la photo puis à nouveau sur lui. De qui se moquait-il? Cette photo ne correspondait pas à la personne qu'il recherchait. La personne qu'il recherchait avait plus de soixante quinze ans et était atteinte de la maladie d'Alzheimer si l'on s'en tenait à sa déclaration. Oui, confirma t-il, mais c'était bien elle sur la photo. Voulez-vous qu'on la retrouve ou pas? Oui, répondit-il tout étonné. Eh bien alors donnez nous une autre photo qu'on puisse l'identifier. Le problème c'est qu'il n'avait pas d'autre photo d'elle et que pour lui c'était bien elle, la personne de la photo, qui s'était perdue. L'agent de police s'absenta un moment, mais lui demanda auparavant de ne pas quitter le bureau. Un profond malaise se saisit de lui.

L'agent de police qui était une femme lui rappelait Sylvie quand il s'était connue, une femme décidée qui ne doutait de rien, et ça lui avait plu qu'elle soit comme ça Sylvie mais pas l'agent de police, car tandis que Sylvie l'avait tout de suite trouvé honnête il lui semblait que l'agent de police l'avait tout de suite soupçonné du pire, et tout d'un coup ce qui lui avait plu chez Sylvie lui déplaisait fortement en ce fonctionnaire de police sans doute aussi professionnel que Sylvie l'avait été dans son métier. Il ne pouvait donc pas lui en vouloir mais il lui en voulait quand même. Avait-il la tête d'un assassin? C'était malsain que de soupçonner quelqu'un d'emblée et parce qu'il vous produisait une photo d'identité périmée. Elle revint lui annoncer qu'ils avaient bien retrouvé sa femme et qu'il devait retourner à la réception où on lui dirait où il devait se rendre. L'affaire avait cessé de l'intéresser, c'était comme un cancérologue qui aurait cru en une tumeur maligne et, venant d'apprendre du laboratoire qu'elle n'était que bénigne, vous aurait signifié qu'elle avait mieux à faire que de poursuivre avec vous.

Il y avait une femme qui était restée jusqu'au bout avec Sylvie et ce n'était pas une fonctionnaire de police. Il avait tardé pour la retrouver à Sylvie parce les voitures n'étaient pas encore équipées d'un GPS et qu'il n'avait pas non plus l'habitude de prendre la voiture pour se rendre dans ces bureaux qui se trouvaient à proximité de la ceinture périphérique. La femme travaillait dans ces bureaux qui avaient fermé depuis longtemps car la nuit était tombée et il désespérait de la retrouver quand il vit la femme avec Sylvie. Il en pleurait. Il n'avait pas trouvé non plus facilement à stationner et avait manqué à plusieurs reprises d'avoir un accident. Il se perdit en remerciements auprès de cette femme qui ne serait jamais récompensée comme elle le méritait de son dévouement. Toutes ses collègues qu'elle dit avaient fini par partir, mais elle elle ne pouvait pas laisser Sylvie comme ça, et c'était bien qu'elle eut un fils comme lui, qu'elle ajouta. Il lui dit encore une fois merci mais pas qu'il était son mari. Quant à Sylvie elle ne savait pas ce qui lui était arrivé, mais de ce qu'elle ne ressentait aucune fatigue après tous ces kilomètres qu'elle venait de parcourir à pied montrait qu'elle devait être en état de choc. Ils étaient tous les deux en état de choc, bien que pour des raisons différentes.

Il se souvenait de tout ça parce que ce soir Sylvie avait saigné du nez et qu'une fois de plus il s'était affolé et avait appelé le 18 pour cette femme qui était toujours sa femme et qui était aussi une autre femme. Il avait fini par avoir au bout du fil un médecin du SAMU, un médecin avec lequel le SAMU l'avait mis en relation, qui lui avait demandé qui il était. Il avait dit son mari. Elle avait répondu, car c'était une femme médecin, qu'elle lui trouvait une voix bien jeune. Sur quoi il avait précisé qu'il avait lui-même passé le cap de la soixantaine, mais il savait que cela ne suffisait pas, qu'il aurait fallu qu'il soit plus âgé encore, pour que ce ne soit pas déplacé. Enfin, elle l'avait rassuré et lui avait dit que c'était bien ce qu'il faisait pour elle, comme s'il se fut agit de sa mère, et il se sentit à nouveau obligé de dire qu'enfin, il était son mari. Mais c'était bien d'une autre femme, d'une autre femme que celle qu'il avait connue dont il s'agissait, et ils avaient tous raison, et c'est lui qui ne voulait pas entendre raison et qui s'acharnait auprès de cette femme qui ne le reconnaissait pas, et comment aurait-elle pu le reconnaître si ce n'était pas cette femme qui l'avait connu. 

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