lundi 1 avril 2024

C'était pour les copains


"C'était pour les copains" qu'ils disaient dans un reportage sur le Vietnam ou ce serait plutôt dans un film sur la guerre du Vietnam, il ne s'en souvenait plus trop bien, c'est que la mémoire à son âge, enfin il avait bon dos son âge, sa mémoire n'avait jamais été très bonne ou c'est que les choses qui se passaient ou qu'on racontaient n'avaient jamais réussies à vraiment l'intéresser, qu'il ne se serait jamais vraiment intéressé qu'à lui-même, bon ce n'était pas un sujet très brillant qu'il faut dire et qu'heureusement on n'allait pas parler de lui mais de cette histoire des copains et de ce que ça pouvait bien vouloir dire: "C'était pour les copains". Oui, c'était pour les copains, pas pour la patrie, pas pour les USA ou pour l'américan way of life, qu'ils allaient se battre, mais oui pour les copains. Et c'est que le groupe qui était arrivé la haut (il avait toujours eu une meilleure mémoire visuelle) et qui avait planté le drapeau c'était pour les copains qu'ils l'avaient fait, pour que les copains qui étaient tout en bas le voit; ils s'étaient aussi foutus dans un sacré merdier mais ne voulaient pas y laisser les copains, et quand on leur dit de partir parader dans toute l'Amérique avec la photo du drapeau qu'ils avaient prise ils étaient pas si content que ça de s'en sortir, et il y en a même un qui ne fit que boire ensuite une fois en Amérique, se mettant dans un état lamentable, ce qui veut dire peu présentable, pour qu'on le renvoie sur le champs de bataille, c'est-à-dire au Vietnam, et ce n'était pas parce qu'il voulait qu'on la gagne cette guerre du Vietnam, il savait même qu'elle était perdue d'avance cette guerre du Vietnam, mais ce qu'il voulait c'était revoir les copains; seulement les copains il y en avait de moins en moins à revoir, comme quand ils se revirent à la fin et c'était longtemps après la guerre du Vietnam, à une commémoration avec quelques anciens combattants, et c'était même plus des copains et plus le temps des copains.

Quand R venait chez P, c'est les initiales qu'ils marquaient chacun sur une feuille de partie où les coups qu'ils jouaient sur l'échiquier venaient s'inscrire de sorte qu'ils pouvaient ensuite refaire la partie et surtout l'analyser sur l'ordinateur ce qui finissait par les dégriser totalement si des fois ils pensaient avoir bien fait les choses, avoir bien joué leurs coups; les immortelles qu'on appelait ces parties qui par leur beauté, leur excellence, avaient mérité de rester dans l'histoire des échecs, mais aucune, je dis bien aucune de leurs parties ne méritaient d'être à ce titre retenues. De quoi se demander pourquoi R et P jouaient. Eh bien c'était pour les copains et cela même en l'absence des copains puisqu'ils n'étaient que deux à jouer. R organisait cependant chez lui une rencontre annuelle qui durait toute la journée et surtout où ils pouvaient être six à jouer aux échecs et ce jour-là R comme P voulaient plus que jamais gagner. P lui jouait encore en club avec son équipe de nationale quatre et participait aussi à quelques opens d'échecs qui avaient lieu en région parisienne et pouvait réunir trois cents personnes qui malgré tout finissaient par se connaître et invariablement se dire: "tu as gagné, tu as gagné" bien que l'on ne sut jamais vraiment si l'autre souhaitait qu'on lui annonce une victoire ou une défaite; c'était purement formelle et par politesse qu'ils s'enquéraient de ce qui leur était bien égal au fond. Quant à P il se disait: qu'à qui il pouvait bien rapporter une victoire maintenant que sa femme avait la maladie d'Alzheimer au point qu'elle ne comprenne plus rien du tout de ce qu'il pouvait lui raconter et que les siens l'avaient quitté soit pour partir dans l'autre monde, et à ceux-là il ne pouvait pas leur en vouloir, mais les autres, des autres il ne voulait pas en parler; et puis on a dit que P ne s'était jamais vraiment intéressé qu'à lui-même, alors pas étonnant qu'il n'y ait personne non plus et encore moins parmi les siens qui ne s'intéresse à P. Mais c'était oublier R qui demandait à P quand P jouait à l'extérieur, ce qui voulait dire à chaque fois que P avait d'autres adversaires qui ne furent pas R, s'il avait gagné et P le savait: R se réjouissait à chaque fois que P lui disait qu'il avait gagné car c'était un peu comme si quand P gagnait R gagnait aussi, et c'est ce que lui disait R et qu'ils ne jouaient pas pour rien alors et que même ils progressaient encore à leur âge. Ceux qui voudrait comprendre comme pouvait exister une société ou régna la compétitivité devrait comprendre ce petit mécanisme qui se jouait entre les deux: R et P ou P et R indistinctement, car P aimait aussi que R gagna à moins que ce ne fut contre lui P que R gagna. Ce n'était pas si difficile que ça à comprendre: ils étaient encore un petit rouage aussi insignifiant fut-il mais qui jouait toujours dans la grande machine infernale de la concurrence à outrance ou de la compétitivité effrénée.

Quand R venait chez P il s'asseyait sans tarder à cette table près de la baie vitrée qui donnait sur le parc et demandait de suite à ce qu'on lui servit un grand verre d'eau minérale, et, une fois qu'on lui avait servi son grand verre d'eau minérale, R disait qu'il n'avait pas que ça à faire, ce qui voulait dire qu'on mis illico presto la pendule en marche pour que la partie commence et la partie commençait sans que personne n'ait remarqué s'il y avait à nouveau des feuilles aux arbres dans le parc. Bien sur, R plaisantait. Mais P ne savait jamais quand R plaisantait vraiment sinon que R aurait aussi aimé se faire respecter sur l'échiquier. Mais là c'était une toute autre histoire qui commençait et ne finissait pas toujours bien pour R. Et c'est pourquoi R revenait invariablement chez P. Bien entendu, il fallait qu'il y eut entre eux une certaine familiarité qu'on pu appeler amitié pour que R se comporta ainsi que chacun aurait pu dire en maître chez P. C'est que l'humour de R (car il s'agissait bien entendu d'humour et de mise en scène, R avait aussi l'art de la mise en scène) se faisait comme souvent l'humour se fait c'est-à-dire au détriment d'autrui, mais P savait que R n'était pas méchant. Maintenant si le tour de force des humoristes était de dire des choses méchantes tout en se faisant passer pour gentil il fallait bien dire que R était un humoriste hors pair et souvent d'ailleurs il le faisait bien rire à P. Surtout, et P ne l'oublierait jamais, quand R faisait un grand geste rassembleur de ses deux bras qu'il ouvrait et ramenait à lui en disant: "venez voir les copains", parce que R venait de jouer un bon coup, parce que R aller mater P de façon spectaculaire, il appelait les copains pour qu'ils ne manquent pas ça. Et quand c'était P qui faisait un bon coup R disait alors que P jouait pour les copains et qu'ils viennent les copains parce qu'il allait leur démontrer lui R aux copains comment le coup de P était en fait un mauvais coup et à quoi ça vous menait que de jouer pour les copains. Mais de copains il n'y avait en fait personne d'autre qu'eux deux qui avaient entre autre atteint cette âge de vétéran de guerre, bien qu'ils n'eussent jamais livré d'autres batailles que celles qu'ils se livraient sur l'échiquier où l'ennemi était alternativement les blancs ou les noirs. Celui qui avait les blancs jouait le premier mais il n'y avait que l'élite des joueurs d'échecs pour en profiter, pour P et R ça aurait été pareil s'ils avaient eu à tirer les premiers. Après P raccompagnait souvent R à la gare et ils parlaient encore de leur partie (bien sûr ils parlaient aussi d'autres choses mais ils en revenaient toujours à ce qui s'était passé ce jour-là sur l'échiquier) comme des anciens combattants parleraient ou en reviendraient toujours à leur guerre, à cette guerre qu'ils avaient fait pour les copains, même si les copains il y en avait de moins en moins, et même si ce n'était plus le temps des copains.

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