Quelle puissance dans le regard, dans cette puissance dans le regard il y avait la puissance du désir, quelle force désespérée, celle d'une femme mariée qui l'aurait désiré, et maintenant c'était trop tard et maintenant il avait compris, car jamais elle n'avait rien dit autrement qu'en le regardant, la dernière fois c'était…
Il prit l'avion puis le taxi pour Peñiscola, lui-même était accompagné sans quoi elle ne l'aurait pas invité chez elle où l'attentait aussi son mari et sa fille. C'était une vieille amitié qui les liait mais ils n'étaient pas si vieux que ça et puis l'amitié entre homme et femme est-ce que ça ne cachait pas autre chose, est-ce que l'amitié entre homme et femme n'était pas faite de renoncements? Toutes ces questions c'était trop tard qu'il se les posait, trente années après, parce qu'il venait de se réveiller en pensant à elle, ce qui était bien une première, pourquoi elle lui revenait, est-ce qu'elle lui revenait en amie? La prof à la fac, parce qu'ils s'étaient connus à la fac, et c'était pendant un examen oral, lui avait demandé, et cela l'avait intrigué, puis lui était après sorti de la tête, s'ils se connaissaient, pour lui c'était une femme mariée qui avait fait des ménages et maintenant grâce à ses études des travaux de traductions, une bonne place qu'elle avait sur les Champs Elysées où ils prirent un jour une consommation ensemble et se parlèrent un peu de leurs études après le travail. Lui aussi travaillait, ils n'avaient que le statut d'étudiant à temps partiel quand ils travaillaient l'un et l'autre à temps complet et ne se libéraient d'ailleurs que pour les partiels à la fac et pour juste quelques cours quand ils pouvaient, cela les rapprochait, et l'âge bien sûr: ils devaient avoir à peu près le même âge bien qu'il ne lui ait jamais demandé son âge à Segundina parce qu'on ne demande pas son âge à une femme, c'était donc cette prof à la fac, sa directrice de thèse, qui lui aurait appris qu'elle était mariée, enfin qui croyait lui apprendre que Segundina était mariée. Un jour Segundina quitta Paris, elle lui avait dit qu'un jour elle reviendrait chez elle sans lui dire toutefois encore où c'était chez elle et ce devait être la deuxième ou la troisième fois qu'ils se voyaient, il ne savait plus combien de fois exactement qu'ils s'étaient vus, qu'ils avaient pris une consommation ensemble à sa pose déjeuner et lui il eut un petit pincement au cœur quand elle lui apprit qu'il n'allait plus la revoir. Segundina n'était ni très belle ni très jeune. Il se rappelait cependant de ses grands cheveux noirs qui tombaient de chaque côté de son visage où des yeux tout aussi noirs ne le lâchaient pas du regard tandis qu'ils se parlaient ou simplement se regardaient sans rien se dire. Segundina c'était plainte à lui, c'était bête de se rappeler de cela aussi, que sa main droite, celle qui tenait pendant des heures la souris de l'ordinateur, lui faisait mal. Elle avait aussi de jolies mains Segundina, avait-elle voulu attiré son regard sur ses mains, ne serait-ce qu'un instant? et elle s'habillait de façon chic, pas provocante, pas trop provocante, mais il y avait bien un brin de séduction dans sa façon de s'habiller mais même cela semblait lui échapper, quoiqu'il fut là une fois de plus et une fois de plus la laisserait partir sans rien lui dire qui ne put laisser transparaître qu'une amitié, des sentiments rien que des sentiments qui seraient dénués de tous désirs. Il avait bien remarqué pourtant sa poitrine qui à chaque fois qu'elle respirait se soulevait légèrement parce qu'ils avaient marché vite, parce que toujours elle était pressée, pour son travail, pour ses études, son mari aussi qui devait l'attendre devait la presser mais Segundina n'en parlait jamais de son mari, qui lui avait appris à lui alors qu'elle était mariée, il devait se tromper: il ne l'aurait pas su avant que cette prof à la fac ne le lui dit et à la fois lui fit entendre, mais il ne comprenait rien alors ce bougre d'âne, que Segundina était une femme très intelligente, aussi intelligente que séduisante, qu'elle avait même ajouté sa directrice de recherche très instruite de ses travaux et de la qualité de ses travaux de doctorante en lettres et civilisations hispaniques. Rien que de penser à tout ça et aux paroles chantés par Edith Piaf: "je ne regrette rien, non je ne regrette rien" il se disait qu'il ne pourrait en dire autant. Puis des années après, alors qu'il l'avait oublié, mais l'avait-il vraiment oublié comme toutes ses femmes avec lesquelles il ne s'était rien passé, rien en tous cas, pensait-il, qui ne mérita qu'on s'en souvienne, ou y avait-il pour elles toutes un petit coin de la mémoire, comme une réserve de mémoire, et, comme pour la guerre ont fait appel à la réserve, pour l'amour on ferait aussi appel à cette réserve, car c'est bien un appel qu'il reçut et le premier appel de Segundina qui lui disait qu'elle était en France à l'hôtel avec sa fille et qu'ils pourraient se revoir. Il la replaça immédiatement, à la fac dans les amphithéatres, sur les Champs Elysées dans les cafés, et dit que oui, que l'idée de la revoir après tant de temps lui plaisait, mais c'était Segundina qui lui plaisait, qui lui avait toujours plu et il entendait aussi la voix de la fille qui lui disait à Segundina: "maman raccroche, on attend un coup de fil de papa", et Segundina de dire qu'elle le rappelerait mais Segundina ne le rappellera pas. C'était une voix claire et douce qui lui avait fait du bien d'entendre et enthousiaste aussi sans doute à l'idée de se revoir et aussi ferme, qui ne renoncerait jamais, une voix de femme plus décidée qu'un homme, en tout cas d'un homme comme lui qui hésitait toujours, qui hésitait d'autant que lui aussi il venait de se marier, mais pourquoi si ce n'était qu'une amie?
Sylvie était avec lui dans l'avion puis dans le taxi qui les emmenait à Peniscola où ils verraient Segundina et sa fille et son mari qui les avait invité chez eux pour le temps qu'ils voudraient. Il y avait bien eu un Pape à Peniscola. Il avait lu en espagnol quelque chose là-dessus à l'époque de la fac et de Segundina, c'était un roman écrit par un écrivain très célèbre, début vingtième ou fin dix neuvième, il ne savait plus très bien comme il n'arrivait pas non plus à mettre un nom dessus. Non, ce n'était pas pour ce Pape, parce que Péniscola était une ancienne ville papale, qu'il s'y rendait, mais saurait-il s'avouer pourquoi il s'y rendait. Encore moins quand il vit le mari de Segundina. C'était à s'y attendre pourtant: Segundina ne pouvait s'être mariée qu'avec un gentil mari et qui eut de l'allure et du caractère et une profession respectable, enfin de l'ambition, ce qui sans doute lui avait manqué à lui toute sa vie, de l'ambition, à lui qui n'avait que des rêves, avait-il rêvé de Segundina? Cette soirée inoubliable, immémorable, où ils s'étaient promener ensemble, chacun bras dessus bras dessous, avec son ou sa partenaire légitime. Il se rappelait la jetée, la mer, un ciel étoilé, tout ce qu'il avait jamais cessé d'aimer et que tout ce qu'il avait jamais cessé d'aimer faisait bien pâle figure ce soir-là où Segundina et son mari leur faisait découvrir Peniscola, et tandis qu'il lui parlait il entendait son silence à elle, Segundina, comme si son silence à elle fut parlant. Ils avaient bien bus, bien mangés, bien discutés, et se connaissaient un peu mieux maintenant. Lui travaillait dans une grosse société qui lui laissait bien peu de temps mais où il gagnait en importance et lui donnait cette assise dans la vie, cette confiance en lui (et en elle Segundina) que l'on retrouve chez les hommes qui ne sont plus tout jeune mais pas encore vieux, qui se tuent à la tâche et prennent un peu de poids, s'empâte on dit encore, ou s'embourgeoise, mais Enrique était un de ces valenciens de taille et de poids respectable dont la gentillesse ne se verrait jamais écornée ou érodée par les vicissitudes du temps et de la vie. Quant à Segundina elle n'avait rien perdu de la Segundina de la fac ou des Champs Elysées, toujours ce regard tranquille et plein de douceur et de gentillesse qui se posait sur vous et il devait être le seul à y voir autre chose qui relèverait de l'éternelle féminin, du charme, un brin de séduction, encore qu'il en soit alors et en présence du mari et tandis qu'ils échangeaient des propos bien anodins et dénués de toute ambiguïté, moins sûr que jamais. Mais c'était bien mal connaître les femmes et il connaissait en effet bien mal les femmes et que très peu Segundina. Le lendemain matin Enrique se leva le premier et il vit sa fille qui l'aidait à faire son nœud de cravate. Sa fille il n'en avait pas encore parlé qui était le portrait tout craché du père, un peu en retrait c'est pourquoi il l'aurait oublié, et un peu plus grande que la mère, mais elle n'avait pas ses yeux, pas ses cheveux, seulement la gentillesse de tous les deux et peut-être un peu obstiné, un front haut, intelligent et têtu, mais cela non plus il n'en était plus tout à fait sûr. Ce matin là après une baignade trop prolongée dans une eau presque glacée il eut un claquage, le muscle du mollet venait de céder. C'en était fini de leurs vacances à Peñiscola. De retour à l'appartement Sylvie qui l'aidait à marcher dit à Segundina que le jour même il repartirait, qu'elle allait appeler un taxi. Segundina n'était pas encore partie au travail, c'était une chance, mais comme toujours il lui fallait se hâter, ça avait toujours été leur lot à tous les deux que de se voir de façon précipitée, que de se croiser dans le temps et dans l'espace, comme deux êtres promis à une autre destinée que celle que peut-être ils se seraient voulue, ils n'auraient jamais de temps à eux, ni de temps ni d'espace où l'on eut dit que le temps se figeait. Il devait y avoir de tout ça dans ce dernier regard qu'elle lui lança, un regard appuyé qu'il n'oubliera jamais. Elle vint dans la chambre qui leur était allouée, à Sylvie et à lui, mais où il était seul assis au bord du lit attendant que Sylvie vienne le chercher pour prendre le taxi qui ne devrait plus tarder. Segundina s'accroupit un peu auprès du lit pour que ses yeux arrivent à hauteur des siens mais ne lui dit rien. Il vit qu'elle s'était un peu maquillée et qu'elle portait une robe fendue qui s'ouvrait sur des cuisses qu'elle ne lui avait jamais montrées. On eut dit qu'elle lui laissa le temps de bien les voir pour lui sourire ou pour donner un peu plus d'éclat à ses yeux, pour qu'ils s'emplissent de cette lumière qui était comme un feux qui ne cesserait plus de le brûler, de le tourmenter, qui l'avait animé à elle pendant toutes ces années et qu'elle voudrait encore et désespérément lui communiquer dans le plus grand silence, dans la plus grande abstinence, car elle lui disait simplement qu'elle partait maintenant, comme si elle reviendrait, comme si ils se reverraient, et surtout comme si rien entre eux ne s'étaient vraiment passé. Ah, s'il n'y avait eu ce regard il l'aurait déjà oubliée comme toutes celles qui n'avaient pas comptées, comme toutes celles qui n'avaient pas couchées.
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