Quand ils avaient amené le lit médicalisé de sa femme c'est à peine s'il l'avait remarqué, et d'ailleurs il finira par oublier ce qu'il avait pourtant trouvé comme plutôt encombrant puisqu'il leur avait demandé de le jeter au pied du lit; et de nombreux mois resta échoué ce qu'il assimilait à une bouée parce que comme gonflée d'air et allongée, tubulaire d'une couleur bleue lui rappelant celle de la mer, laquelle sur terre ne lui semblait donc d'aucun usage, il y avait cependant ce nom dessus inscrit en grosses lettres SYSTAM. Quelques années plus tard en allant sur google il vit qu'il s'agissait d'un coussin en mousse viscoélastique à mémoire de forme. Il en aura finalement trouvé un usage à titre personnel et qui ne répondrait peut-être pas exactement à celui pour lequel SYSTAM coussin avait été conçu. Entre temps sa femme reposa sur son lit médicalisé et sans SYSTAM ni que SYSTAM lui manqua. Par contre à lui et au fur et à mesure que les mois et les années passaient c'est sa femme qui commençait à lui manquer d'une façon si persistante et insidieuse qu'une maladie cachée et honteuse, car il n'osait jamais se l'avouer à lui-même et occupant la même chambre qu'elle quoique pas le même lit il lui semblait pouvoir se contenter à défaut de mieux du fait que sa femme soit toujours vivante et à ses côtés. Quand ils avaient tapissé leur chambre elle dormait encore dans son lit et il n'y avait plus que cette couleur douce et orangée qui le lui rappelait comme la moquette au sol qui amortissait alors le poids léger de leur corps quand ils tombaient du lit les pieds nus et l'organisme encore chargés de sommeil et de sensualité. Sylvie se blottissait contre lui, l'enlaçait dans son sommeil, cette proximité lui manquait, lui faisait plus cruellement défaut que leurs ébats amoureux qui tendaient à s'espacer dans le temps et dont il n'aurait pas su dire à combien remontait le dernier, mais c'était bien avant qu'ils n'amenèrent le lit médicalisé accompagné de SYSTAM coussin.
Ce devait être par une froide et solitaire nuit d'hiver qu'il le prit avec lui et avec une idée derrière la tête, mais il n'en resterait pas là, ce n'était que les prémices d'une lente évolution avec néanmoins ses étapes brutales qui le conduiraient à le penser tout autrement ce SYSTAM coussin, comme à en faire un usage tout différent. Il faut dire qu'il lisait maintenant dans son lit jusque tard dans la nuit ou qu'il approchait son ordinateur portable et se mettait à tapoter sur le clavier en une position qu'il aurait voulu demi assise ou demi couché selon qu'il se rapprocherait plus ou moins de l'une ou l'autre des positions recherchées et que la fatigue l'entreprendrait de façon de plus en plus sévère et il pouvait ainsi aussi regarder sa femme dans son lit juste au-dessus du sien qui consistait en un matelas qu'il avait jeté au sol. SYSTAM coussin le rejoignit donc au sol ou plutôt vint s'adjoindre à deux autres coussins qu'il avait déjà coincés entre lui et le mur tapissé. SYSTAM coussin lui faisait office d'appui tête mais comme, vu sa longueur tubulaire, il lui entourait aussi le buste il lui faisait aussi office d'appui bras et par conséquent d'appui livre. Quand Tayeb venait le matin chercher sa femme pour la mener à la douche et lui changer les protections il le voyait ainsi entouré et évoquait un rocher ou une bouée de naufragé ou de sans papiers avec laquelle il aurait entrepris la traversée de la Manche ou de la Méditerranée. Tayeb n'était pas si loin de la vérité mais sa vérité à lui n'était pas celle d'un sans papiers mais d'un sans femme et plus précisément d'un sans femme avec qui coucher. Car des femmes il y en avait plein les rues et sans doute qui couchaient mais pas avec lui. Cette expression avait cependant perdu pour lui son expression forte, c'était comme adoucit avec le temps, mais elle s'était aussi dématérialisée puisque ce n'était plus qu'une absence qui la figurait, un vide, un creux, car c'était un vide, un creux, qu'il sentait. A croire donc que tout objet aurait pu le combler. Mais on le sait ce n'est pas en ces termes qu'il pensa d'abord à SYSTAM coussin. L'on pourrait plutôt parler de découverte et cette découverte fut comme beaucoup de découvertes le fruit du plus pur des hasards quoique, comme on pouvait le voir, cela était aussi le résultat d'un long cheminement intellectuel. D'abord il ne pouvait pas s'endormir avec SYSTAM coussin coincé derrière sa tête et quand épuisé de fatigue il le jetait c'était loin de son lit qu'il atterrissait, mais ce soir là il avait dû manquer de force car SYSTAM coussin lui retomba dessus. Il ne trouva pas non plus la force de s'en dégager quand il senti sa présence légère sur lui et, dans son demi sommeil, il crut que c'étaient les bras de Sylvie qui l'entouraient. Depuis il ne rejetait jamais si loin SYSTAM coussin que celui-ci ne put lui couvrir le corps comme Sylvie savait si bien le faire de ses bras, alors il s'endormait comme un homme qui n'eut jamais été seul dans son lit.
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