jeudi 28 mars 2024

Les premiers seront les derniers


Il en avait marre de toutes ces conneries qu'on débitait à tout bout de champ sur à peu près tous les sujets que par chance ou par malheur il lui avait été donné d'approcher au cours de sa vie. A commencer par cette supposée égalité à la naissance. Encore enfant il n'avait pas souvenir d'avoir croisé plus d'un exemplaire ou deux d'enfants de bonne famille et encore moins dans des conditions de strictes égalités. C'était son frère qui l'avait ramené à la maison. Etonnant que ça ait été son frère parce qu'il était plutôt brut de décoffrage son frère quoique intelligent, et il y avait en lui, son frère, aussi qu'en ce fils de bonne famille, quelque chose qui avaient dû les réunir et qu'il ne saurait que bien plus tard car ils n'étaient l'un comme l'autre qu'au début d'un long processus autodestructeur dont ils devaient cependant se sentir investis pour ne pas dire posséder, un état d'humeur qu'ils se connaissaient sans savoir bien l'un comme l'autre de quoi il en retournait. Il faut se réaliser, s'épanouir qu'on dit, tu parles, autre connerie, si pour certains s'épanouir, se réaliser comme on dit c'est devenir gangster ou pyromane ou pédéraste ou facho ou ce qu'était devenu son frère ou ce qu'était devenu cet ami de son frère; si aller au bout de soi-même c'est y trouver le pire, pas toujours le meilleur, on devrait plutôt réfréner ses ardeurs de réalisation personnelle. Il se rappelait pourtant ce jour où son frère l'avait ramené à la maison au fils de bonne famille. C'était un gentil garçon aux bonnes manières et qui ne disait jamais un mot plus haut que l'autre; il était encore plus blanc de peau qu'eux et ceci malgré le soleil des tropiques qui ne semblait pas tomber avec la même ardeur et abondance sur ses épaules que sur les leurs, et plus frêles qu'eux malgré qu'à l'internat on ne mangeait pas tous les jours à sa faim et que la nourriture de la maison leur manquait, et qu'il n'y était pas lui, le fils de riche, à l'internat mais chez ses parents, chez ses parents sans ses parents, car il s'en était plaint à son frère qu'il n'y avait chez lui la plupart du temps ni son père ni sa mère mais une gouvernante. Quant à eux s'il y avait bien une preuve qu'à l'internat ils ne mangeaient pas toujours à leur faim c'est que quand ils y revenaient à la maison ils en dévalisaient le frigidaire comme de vrais petits morfals qu'ils étaient et que depuis il leur manquerait toujours les bonnes manières, celles d'un fils de bonne famille avec ou sans parents mais une gouvernante. Tout de suite il avait vu la différence entre eux et lui parce qu'on a beau dire un fils de riches qui a une gouvernante ça ne peut pas se comporter dans la vie de la même façon, ça ne peut pas manger comme un mort de faim. Bon, il en avait très peu mémoire, c'était l'ami de son frère pas le sien, et c'était peut-être la seule fois où il eut jalousé son frère et c'était de s'être fait un ami comme lui. Il était devenu comme fou lui le fils de bonne famille quand ils l'avaient emmené en mer avec eux. Cette vie sauvage il n'avait pas dû y goûter souvent. C'était en ville, à Nouméa la capitale qu'il vivait tandis qu'eux étaient en brousse sur la côte est qui était la plus sauvage pour ne pas dire la moins fréquentable de la Nouvelle Calédonie. C'était un vrai zoreil lui avec l'intelligence et la sensibilité d'un zoreil, il l'avait tout de suite remarqué. Mais il lui fallait dire pourquoi et c'était qu'à Nouméa sa prof de Français du Lycée Lapérouse l'avait pris un jour dans sa voiture pour le conduire chez elle. Chez elle c'était une immense bâtisse qui se tenait sur les hauteurs de Nouméa. Dans la voiture, sur le trajet qui lui avait paru très long, la prof de français n'avait pas arrêté de parler anglais avec une vieille dame devant avec elle qui ne lui avait même pas dit un petit Hello quand il s'était assis sur la banquette arrière où on l'oublia très vite. Son mari, très grand, très maigre, s'appelait Douglas, mais il ne lui dira pas un mot non plus, Douglas, à son arrivée. Par contre il y avait l'enfant. Sans doute on aurait voulu qu'il s'en occupe de l'enfant, qu'il joue avec lui. C'était là le deuxième exemplaire d'enfant de bonne famille qu'il connut alors qu'il n'était lui-même qu'un gamin. Il était déjà beaucoup plus éveillé que lui l'enfant et lui commandait facilement et tout naturellement ce qu'il avait envie de faire. Il avait aussi beaucoup plus que lui l'allure d'un grand, de ces grands qui commandent, bien sûr, car lui qui était déjà grand grandirait beaucoup encore mais ne commanderait jamais. Alors, de dire qu'on est tous égaux à la naissance. Il n'en était pas loin lui, l'enfant de bonne famille, de la naissance et déjà… Et déjà il devait savoir où il était né et de quels parents il était né. On ne lui avait pas appris non plus à obéir. il faut obéir qu'on disait alors chez eux, à lui et à son frère, car, à qui on dit qu'il faut obéir sinon à des gens comme lui et comme son frère, et cela déjà dès leur plus jeune âge. Quant à l'autre, le fils de riche, ni sa mère, la prof de français, ni son père, Douglas l'Anglais, l'ingénieur qui devait avoir une bonne place et une bonne paye à la SLN, cette grosse Société Le Nickel qui avait dû faire les plus grosses fortunes de l'île, ne lui auraient jamais demandé d'obéir à l'enfant de bonne famille vu qu'il était intenable le petit, et sans doute s'étaient-ils dit, eux les parents, qu'avec un peu de compagnie… et, comme elle, la prof de français, l'avait trouvé gentil à lui, pourquoi il ne ferait pas l'affaire, ce serait comme un grand frère qu'ils lui auraient trouvé. Mais pour en revenir à l'ami de son frère et à ce qu'il était devenu tandis qu'ils avaient tous beaucoup grandis et quitter la Nouvelle Calédonie pour la France, et Nouméa pour Paris, enfin, la région parisienne, car à Paris même il n'y aurait que des fils de bonne famille, et son frère qui dû s'y rendre ce jour-là où par le plus grand des hasards il tomba sur cette vieille connaissance d'outre mer, sans doute aussi ce sort commun, qui parfois réuni des gens de conditions différentes mais portant la même marque infamante ou l'insigne du mal, en était la cause. En tout cas tout ce que son frère lui dit c'est qu'il l'avait trouvé dans un état de clochardisation avancé et que c'était un drogué, son frère qui en lui rapportant cela ne savait pas encore qu'à son tour et quelques années plus tard il toucherait à la drogue, comme si les riches arrivaient plus vite là où ils devaient arrivés. Il dit qu'il n'en avait pas connu d'autres que ces deux là mais c'était oublier sa première femme qui avait été une fille de bonne famille, d'une de ces grandes familles de Granada car ils s'étaient mariés en Espagne où régulièrement la sienne de famille et de retour en France allait passer chaque année ses vacances d'été. Elle était donc à ses yeux qui n'en avait pas vu tant que ça le troisième exemplaire d'enfants de bonne famille, puisqu'il l'avait aussi connu enfant à celle qui deviendrait, quoique pour une très courte durée, sa femme, et c'était quand il jouait encore avec son frère Juan. Elle, c'était Luisa, et son nom à le prononcer n'était pas sans avoir d'effets sur lui. Il faut dire que Luisa passait pour une sainte et c'était sans doute comme prononcer à la fois le nom d'une sainte et d'une salope puisqu'elle lui avait fait aussi la pire des saloperies, mais avec l'art et la manière qui devait être aussi celle des gens de bonne famille, tant et si bien que l'avocat le jour du divorce le regardant bien à lui et la regardant bien à elle demanda s'il ne l'avait pas battue. Le méchant dans l'histoire c'était lui. On sait bien que l'histoire c'est les vainqueurs qui la font et les vainqueurs c'est les bonnes familles. C'est qu'après avoir été une sainte en Espagne son ex était devenue médecin en France. Et si elle avait donné dans la religion elle donnerait dans l'humanitaire. Sa belle mère Enriqueta disait toujours qu'il ne suffisait pas d'être mais qu'il fallait encore paraître. Luisa en fille de bonne famille qu'elle était avait bien retenu la leçon, tandis que lui serait devenu un de ses gros ours mal léchés qui bien qu'ils ne font pas de mal à une mouche font peur à tout le monde et c'est pourquoi lui revenait encore cette phrase de l'avocat: "il ne vous a pas battue?". Luisa qui avait obtenu son divorce avait dit que non, que non il ne l'avait pas battue. Et l'avocat avait insisté. Et Luisa avait dû répéter que non, que non il ne l'avait pas battue. S'il y avait bien des choses difficiles à avaler dans la vie, car lui avait cru en eux, aux bonnes familles, en la bonne société, la plus difficile d'entre elles serait aussi contraire aux idées reçues: c'est que les meilleurs d'entre nous sont aussi les pires d'entre nous. C'est pourquoi on peut les aimer pour le meilleur comme on peut les haïr pour le pire. A chacun de choisir ce qu'il aimerait en retenir. Quant à la moyenne qui est médiocre elle n'est ni capable de l'un ni capable de l'autre. Aussi, comme cela fut le cas pour un temps et pour Luisa, il n'aurait cesser de décevoir dans son incapacité a être à la fois un saint et un salaud quand pour les siens cela revenait à dire qu'il aurait "voulu pisser plus haut que son cul". Aussi son frère aurait pu l'être davantage que lui de bonne famille, car Bernard avait été capable du pire, seulement, et jusqu'à ce jour, il n'avait pas démontré qu'il fut aussi capable du meilleur, quand Luisa elle: très petite déjà une sainte et à peine femme que déjà elle avait fait sa première saloperie et c'était sur lui que c'était tombé, immédiatement après qu'il l'eut dépucelée. Alors, la vraie différence qu'on pouvait faire entre ceux qui étaient bien nés et les autres, c'est que les premiers arrivaient les premiers là où ils devaient arrivés, et c'est pourquoi les écritures ne se trompaient pas en disant que les premiers seront les derniers. Quoiqu'en disant cela il avait bien conscience de dire la pire des conneries qui ait jamais été dite, car il n'en savait fichtre rien. C'est comme qu'il y en ait qui s'étonne encore qu'il soit fait autant de publicité au mal qu'au bien quand le mérite est à ceux qui arrivent les premiers point barre. Maintenant c'est vrai que quand on parle de l'école du mérite on pense au bien mais on parle aussi de l'école de la vie, et là on reste un peu évasif quoiqu'on sache exactement de quoi il en retourne.

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