vendredi 5 avril 2024

Hervé


Il devait bien continuer a exister quelque part qu'il se disait, Hervé. C'est étrange le nombre de personnes qu'il avait croisé et qui devaient continuer a exister quelque part sans que lui n'en sache plus rien. Ce n'était pas pareil que de voir les uns mourir après les autres et lui de rester seul. Quant à ceux qu'il avait vus morts il s'en était aussi étonné: que ce corps animé se retrouve d'un coup sans vie c'était à ses yeux chose inimaginable, incroyable, il avait eu envie de les remuer un peu pour voir, mais ce n'était plus un enfant et eux ce n'étaient plus non plus des enfants qui jouaient à faire le mort, la mort d'ailleurs n'amusait plus personne à partir d'un certain âge que cependant il n'aurait su fixer. Et cet homme qui lui avait dit qu'il ne voulait pas continuer à vivre trop longtemps parce qu'il se retrouverait seul avait-il pensé comme lui à tous ceux qu'il avait cessé de voir et qui cependant devaient encore exister quelque part. Il lui arrivait souvent de se les imaginer, surtout ceux qu'il les avait aimés, comme quelque part occupés à faire à peu près toujours les mêmes choses et c'était ça aussi qui lui pesait, et lui faisait dire: à quoi bon continuer d'exister si c'était pour répéter à satiété cette même existence. Il devait être peu nombreux ceux qui changeait du tout au tout. Il n'y avait qu'un changement radical et c'était la mort et c'est pourquoi elle surprenait autant: on n'était pas habitué à ça. Il disait aussi un événement grave, que seul un événement grave pouvait changer la vie. Il s'était passé un événement grave sur cette petite île ou Hervé habitait. Comment Hervé en aurait-il été affecté? Oh, ce n'était pas qu'il fut très attaché à Hervé qu'il avait à peine connu, et c'était alors qu'ils n'étaient que des gamins et ils ne s'étaient plus revus depuis, mais Hervé c'était ce disparu parmi tant d'autres disparus avec qui il se prêterait à ce petit jeu d'imaginer ce qu'il avait bien pu devenir. Mais qui aurait pu deviner ce que lui-même il était devenu? C'est là qu'intervenait cette idée nouvelle pour lui de stratégie, que tout le monde aurait une stratégie de vie même s'il l'ignorait et que ce serait cette stratégie qui lui assurerait une existence à plus ou moins long terme aussi que la réussite ou l'échec. De là on pourrait augurer que les perdants feraient de plus vieux os que les gagnants parce que la stratégie des perdants inclurait une part de risque moins élevée que celle des gagnants. Il y avait ce petit monticule de terre où Hervé comme un coq s'était dressé et qu'il fallait lui disputer, peut-être y était-il encore sur ce petit monticule où quelqu'un l'aurait mis à terre car c'était prendre beaucoup de risques que de se placer au-dessus des autres et d'en plus les inviter à venir vous en déloger. Lui pourtant ça l'avait pas trop tenté d'aller déloger Hervé et c'était pas tant qu'il le craignait à Hervé mais que le perchoir ça avait jamais été son truc, même en grandissant plus tard où il y avait des perchoirs qui n'étaient pas des monticules de terre il avait pas été tenté lui de s'y percher. C'était donc déjà facile à voir qu'il n'irait pas loin dans la vie. Mais Hervé, lui, où est-ce qu'il était allé se percher, pas trop haut c'était à espérer, parce que plus on irait haut se percher plus on prendrait des risques. Ce monticule c'étaient des ouvriers du bâtiment qui avaient dû creuser et pas loin de là une bâtisse sortirait de terre ou bien c'était plutôt un tas de sable pour faire le ciment, il ne s'en souvenait plus très bien en vrai. Il faut pas grand-chose en tout cas à cet âge là pour se donner de la hauteur et autant en profiter parce qu'après ce serait une tout autre affaire. Il en avait connu lui des Hervés qui s'étaient cassés la gueule. Mais il avait oublié depuis combien l'entreprise était à la fois ridicule et périlleuse. On dit que le ridicule ne tue pas. Il n'était pas si certain que ça lui que le ridicule ne tue pas. Il n'était pas si certain lui qu'Hervé était toujours en vie et, s'il le fût en vie, pas même qu'il occupa un perchoir très haut placé. Combien finissait par rabattre leur prétention. Hervé il se le rappelait pas très grand mais avec une mâchoire carrée, et costaud pour son âge, et qu'il avait un frère aussi qui ne lui ressemblait pas, plus gentil sans doute ou moins affirmé, c'est que souvent ça allait ensemble. Il le voyait bien ingénieur à Hervé ou comptable comme son père et dans un cas comme dans l'autre employé à la SLN qui était alors le plus grand pourvoyeur d'emplois de l'île où il avait connu Hervé. Déjà sa mère préférait Nouméa à Kouaoua. Il verrait bien Hervé à Nouméa la ville blanche à moins qu'il ne se soit fixé à La Foa ou Bourail, il aimait la brousse Hervé et il n'aurait pu trop s'en éloigner, car c'était avec Hervé et le frère d'Hervé qu'il avait fait cette excursion pour rejoindre une tribu dans les montagnes de la côte est. Hervé explorateur, Hervé en Indiana Jones ce n'était pas qu'il l'aurait bien vu à Hervé en Indiana Jones mais qu'Hervé s'y était bien cru. Les gens changent qu'on dit. Mais lui il disait qu'il y avait une stratégie de vie et que c'était ça la vraie ligne de vie que les gens suivaient même, encore une fois, s'ils l'ignoraient. Et cette ligne de vie elle avait bien pu l'amener non pas dans une tribu au haut d'une montagne mais à Nouméa ou s'arrêter à La Foa ou Bourail. Qu'il ait une femme et des enfants Hervé, ce n'est pas qu'il ne le voyait pas en bon père de famille, et c'était même probable si l'on s'en tient aux statistiques (combien d'hommes qui se marient pour un homme qui reste vieux garçon), mais il y avait une petite chance aussi qu'il ne se fixe pas de sitôt, qu'il ait eu des femmes plutôt qu'une, comme des histoires avec les femmes, parce qu'il le voyait bien à Hervé avoir des histoires avec à peu près tout le monde qui croiserait sa route, et ce n'était pas qu'il était méchant Hervé quoiqu'un peu imbu de sa personne. C'est pourquoi sans doute il se le rappelait, et c'était même la seule image qu'il lui restait d'Hervé, Hervé perché sur son monticule de terre et c'était comme une petite île sur l'île parce qu'au fond Hervé il devait être bien seul comme entouré de mer. Cette mer qui le séparait de tout. Il lui aurait fallu être sur le continent à Hervé mais c'était loin la France. Et être la France sur l'île c'était quand même mieux que d'être un français en France. Oui, Hervé devait se réclamer de la France sur l'île des Kanaks. Cette prise de position sur le perchoir ça pouvait l'amener jusque là à Hervé, mais aux actualités brûlantes qui étaient tombées sur la Nouvelle Calédonie on n'avait pas encore entendu parler d'Hervé, que le monde était donc vaste et peuplé pour qu'il ait pu croiser tant de gens qui devaient continuer a exister quelque part sans que lui n'en sache plus rien.

Il n'y avait pourtant rien d'étonnant à cela car c'étaient tous des anonymes comme lui qui, après qu'il les ait perdus de vue, retournaient à l'anonymat, qui d'ailleurs n'en seraient jamais sortis de l'anonymat, mais chacun par la connaissance qu'il avait de l'autre et par l'importance que chacun attachait à lui même et par cette même importance qui se reportait à l'autre oubliait à la fois sa propre insignifiance ainsi que l'insignifiance de l'autre, et assister à sa disparition était un peu comme assister à sa propre disparition, et comprendre que l'autre n'était rien était aussi comprendre que l'on n'était rien, dans ce concert des voix que l'on pourrait appeler l'anonymat; et ce n'était que le bruit de la pluie qui tombait sans qu'on l'entende vraiment, sans qu'on y prête attention, tandis que seulement parmi toutes ses voix inaudibles pareilles au bruit de la pluie s'élèverait pour être entendu de tous le tonnerre et c'était une voix que tout le monde craignait et respectait. Mais maintenant grâce à Internet et les réseaux sociaux quand bien même c'était cette rumeur incessante, persifflant, agaçante, ce crépitement de la pluie qui se faisait entendre comme en sourdine, comme un bruit de fond, y pouvait-on néanmoins distinguer une voix particulière? Il avait recherché Hervé sur Facebook, là il y avait une petite chance de l'entendre comme une petite goutte d'eau tombée dans l'océan pacifique où avant qu'elle n'aille s'y perdre. Un anonyme avait bien parlé d'Hervé sur Facebook, et ce ne pouvait être que l'Hervé qu'il avait connu, vu comme il en parlait, c'est-à-dire en mal, et toujours pour la même raison: le monticule de terre et c'était une métaphore, le monticule de terre était devenu une métaphore de ce qu'était devenu Hervé qui n'en était jamais descendu, mais pas de réponse d'Hervé, et il avait bien raison Hervé de ne pas répondre, et il comprenait lui qu'Hervé ne voulut pas descendre, car descendre ce serait choir, de son monticule de terre, comme il avait raison Hervé bien que sa raison ne fut pas la raison du plus fort car sa voix n'aurait pas fait plus de bruit qu'en tombant celle d'une goutte de pluie, tandis qu'on entendait tonner le tonnerre, et c'était la voix de la France, sur l'île où vivait Hervé.

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