Pour qu'il y eut une véritable évolution de l'humanité il eût fallu que les mêmes hommes restent en vie tandis que d'autres générations venaient prendre le relais, mais ça c'est ce qu'on disait en pensant qu'ils arrivaient à un niveau de civilisation et de progrès qu'ils poussaient plus en avant, toujours plus loin, avec l'énergie de leur jeune âge, de leur sang frais, de leurs neurones pas encore grillées, et il y avait du vrai aussi à dire ça; mais en réalité ils repartaient depuis le début et tout était à recommencer à chaque fois, et à refaire les frais de l'expérience, à payer de sa vie chaque pousse de terrain gagné pour arriver épuisé au bout comme dans une course, toujours la même course où l'on perd sa vie à la gagner. Oui, il eût fallu que les hommes ne meurent pas, que l'humanité soit un seul homme et toujours le même qui avance, car c'est bien sur cette fiction là qu'était basée l'idée de progrès, quand en réalité s'en étaient d'autres qui devaient toujours refaire le chemin et s'ils ne le refaisaient pas, et ils ne le refaisaient pas, et ils ne partaient pas du même point, n'oublions pas que cette course était une course de relais, c'était plutôt comme un éternel retour des mêmes erreurs de parcours, de la même ignorance, malgré l'évolution des savoirs et de la science, parce qu'il s'agit ici d'ignorance de la vie par rapport à ceux qui en avaient déjà une certaine expérience, et de la sienne comme de celle des autres, qui est aussi découverte de soi comme découverte de l'autre; comment pouvait t-on parler d'évolution de l'humanité quand tout repartait à zéro avec chaque homme qui venait au monde et les jeunes puaient le neuf qui sentaient partout comme une odeur de vieux, car c'était aussi à chaque fois un nouveau monde et pas le même monde qui se poursuivrait avec eux. C'est pourquoi il n'aimait pas l'histoire, il n'avait jamais aimé l'histoire qui était comme un ramassis de bêtises passées, d'erreurs commises, d'histoires passées, qui ne vaudraient à titre d'enseignement que pour ceux qui les avaient vécu, mais en rien n'empêcheraient d'en commettre d'autres à ceux qui venaient au monde après eux, et c'était dans un autre monde et par la méconnaissance qu'ils en avaient, parce que l'histoire non plus ne leur apprendrait rien de cet autre monde, non rien ne les empêcheraient dans un parcours également semé d'embûches de trébucher à leur tour. Parce qu'apprendre à vivre c'était apprendre à vivre dans le monde où on vivait et que ce monde était à chaque fois différent et que le monde qui avait précédé à ce monde n'était pas fait du même monde puisqu'ils étaient morts. Non, ce n'était pas le même homme qui poursuivait sa course dans le temps, ce même homme sur lequel se fonde cette illusion de civilisation et de progrès, cette idée d'évolution de l'humanité, quand elle repart à zéro avec chaque nouvelle génération. Le passage de relais n'étant rien d'autre que de dire: "à vous de tenter votre chance maintenant, à voir si vous faites mieux que nous" et immanquablement parce que toujours on repart de zéro les mêmes erreurs, les mêmes bêtises de jeunesse, la même méconnaissance de l'autre et de soi-même, parce que l'on va se découvrant et découvrant l'autre au fur et à mesure que l'on vit et que la vie ne dure pas, et qu'après c'est à une autre vie de faire le chemin parce que le notre de chemin avec nous s'est terminé et que ce n'est pas un autre homme qui peut le poursuivre après nous parce que ça c'est la fiction du progrès de l'humanité, parce qu'il n'y a pas d'humanité, parce qu'il n'y a que des hommes, et que l'humanité aussi est une fiction.
Il pensait à tout ça quand il pensait à ses neveux. Des histoires de famille avaient fait qu'il ne pouvait pas voir ses neveux. Mais par le passé quand il avait parlé au fils de son frère il s'était dit qu'autant pisser dans un violon. Pareil pour la fille de son frère qui disait avoir appris de lui mais quand il voyait sa vie. Non, chacun vivait sa vie et chaque vie était une vie différente où l'expérience des uns ne pouvait pas profiter aux autres. Non, il ne serait pas de ces donneurs de leçons et remerciait le fait que la vie en ait voulu ainsi, l'ait fâché avec les siens, car il ne perdrait pas son temps inutilement à vouloir que la lignée, et cette idée même de lignée aussi était fausse parce que c'est l'image d'une continuité, d'un progrès, et progrès et décadence aussi était faux, car ni on avance ni on régresse, mais c'est à chaque fois un perpétuel recommencement, et chaque homme aurait en main le sort de l'humanité s'il y avait une humanité, mais il n'y a pas d'humanité il y a des hommes, comme une myriade de petits points insignifiants sous la voûte céleste indifférente à leur sort qui est le sort de chacun et non pas le sort de l'humanité, voilà la terrible vérité qui vaut pour chaque homme quand l'histoire comme la religion ont la prétention de valoir pour tous les hommes et ne sont que fictions comme est fiction cette idée d'humanité. "T'es pas encore mort" lui avait dit son neveu la dernière fois qu'il l'avait eu au téléphone. "Peut-être pas" qu'il aurait dû lui répondre: "mais pour toi c'est comme si j'étais mort". Il lui avait pas dit. Il aurait pas compris. Mais pour chaque nouvelle génération c'est comme si la précédente était déjà morte parce qu'en rien son existence ne peut en la leur se prolonger et que ça c'est encore une fiction et de le croire une croyance. Oui, pour son neveu et pour sa nièce il était déjà mort et content de l'être. Non, il ne pourrait dire qu'il était content de l'être, d'où cette fiction entretenue par les hommes qui voudraient en les autres pouvoir se prolonger et que l'on appelait la civilisation et l'histoire et la religion (car il y a une religion de l'histoire) et l'idée de progrès. Ils pouvaient pas vivre sans ça les hommes, car c'était comme d'accepter de mourir, et en tout il voyait ce refus de mourir qu'avaient les hommes, et lui il l'avait aussi comme eux car il était un homme comme eux, et avec ses neveux et ses nièces il aurait poursuivi comme eux toute cette fiction de perdurer en eux, mais la famille ne l'avait pas voulu, elle l'avait exonéré de sa tâche vis à vis des générations à venir, de cette tâche qu'il savait inutile et fonder de toute pièce sur cette fiction de la lignée quand il n'y avait pour lui que des petits points insignifiants et à peine un instant scintillants dans le ciel étoilé. Comme ils étaient aussi tous forts de leur importance et comme il l'avait été lui aussi. Convaincu qu'il était maintenant de son insignifiance aurait-il fallu qu'il les entretienne davantage dans leur illusion ou qu'il la leur fasse perdre? Grand dieu, il n'avait pas à répondre à ces questions: ses neveux et ses nièces ne viendraient pas le trouver pour répondre à leurs problèmes, lui qui avait eu grand mal à répondre aux siens de problèmes comment aurait-il su répondre aux leurs: les donneurs de leçons ne sont pas… Il ne les verrait pas non plus grandir dans l'erreur et dans l'ignorance qui n'était qu'ignorance de l'erreur. Mais l'erreur ne peut être corrigée parce qu'elle n'a pas non plus ce caractère universel qu'on lui prête. Chacun tombe dans une erreur qui ne peut que lui être personnelle, même si après elle engage les autres, surtout s'il en veut faire une vérité universelle de son erreur. Lui il ne courrait pas le risque d'engager ses neveux et ses nièces dans ses erreurs personnelles, parce qu'il ne pouvait leur communiquer comme il pouvait leur communiquer dans l'ignorance qu'il en avait. Grace à dieu, le contact était rompu. Son neveu devait passer le voir et il n'était pas passer le voir. Et lui ne l'avait pas rappelé non plus pour lui dire: "alors, tu passes". Et de cela il y avait des années maintenant.
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