mercredi 17 avril 2024

Le matelas


Y en a beaucoup qui se disaient: tiens je vais écrire un livre et qui se mettaient à raconter leur vie. Et c'est vrai qu'y en a même pour qui ça a marché mais il faut savoir mentir un peu et broder beaucoup puis dissimuler aussi, se dissimuler, les personnages sont là pour ça et tous les procédés littéraires qui sont des procédés de dissimulation mis au service du roman bourgeois, car son ami disait que c'était toujours des romans écrit par les bourgeois, même les romans ouvriers, et qu'on saurait jamais ce qu'un ouvrier pense vraiment ou comment il pense le monde, parce que le monde comme le monde des romans fussent ils des romans ouvriers n'avaient pas été pensé par les ouvriers. Lui il pensait pas à l'ouvrier mais à l'idiot, à ces deux romans et il y en avait d'autres sur les idiots: mais il y avait seulement à sa connaissance un idiot de Dostoïevski et un idiot de Faulkner, celui de Faulkner lui avait paru plus idiot que celui de Dostoïevski, mais les deux idiots n'étaient pas de vrais idiots mais des idiots de littérature, aussi l'ouvrier des romans de Zola ne pouvait être qu'un ouvrier de littérature; l'ouvrier lui il se racontait pas, l'idiot non plus. Mais y a beaucoup d'idiots qui se disaient: tiens je vais écrire un livre et qui se mettaient à raconter leur vie. Ce genre d'idiots il en avait connus pas mal et même un récemment à la Bibliothèque nationale François Mitterrand où son club de lecture s'était réuni pour discuter justement sur le roman d'un chilien, d'un chilien de la bonne bourgeoisie chilienne qui racontait sa vie, une vie après Pinochet, la petite histoire dans la grande histoire, ça avait fait tout un tabac, c'est là que l'idiot il avait dit que lui aussi il écrivait un livre sur sa vie, qu'il était même en gestation, et il faisait un geste pour montrer qu'il était gros de son livre, comme s'il allait accoucher de sa propre vie, mais c'était un idiot savant et il y avait de par le monde au moment où lui en faisait parti beaucoup d'idiots savants dont il faisait donc lui-même parti et qui s'étaient dit: tiens je vais écrire un livre et qui se mettaient à raconter leur vie. Pour lui, l'idiot principal de cette histoire, et qui à cet effet marquait un intérêt spécial pour les idiots qui sont des êtres très attachants, y avait un souci cependant: c'est que sa vie c'était comme un puzzle où il manquerait beaucoup de pièces et qu'il était assez idiot ou honnête, ce qui revenait au même, pour ne pas vouloir tricher ou inventer ou faire appel à son imagination ou aux procédés littéraires mis à la disposition du roman bourgeois ou plutôt du bourgeois qui voulait écrire un roman, alors il restait un peu court, il achoppait à chaque fois: ça le faisait pas, en tout cas pas sur la longueur. C'est vrai que ça le lassait aussi de lire tous ses longs romans autobiographiques, et même les plus courts étaient toujours trop long pour lui, qu'il aurait pas voulu faire subir à son lecteur une vie qui se racontait trop, trop longtemps il voulait dire, comme on dit que les plaisanteries les plus courtes sont les meilleures il pensait que les vies les plus courtes étaient les meilleures. Mais encore eut il fallut qu'il eut une vie quand il lui semblait plutôt qu'il en avait eu plusieurs de vies. Le problème avec toi, lui avait dit son père – qui ne se reconnaissait pas en lui, mais quel père ce serait reconnu en son fils idiot – parce que l'idiot disait qu'il le voulait bien ce tableau qu'ils allaient jeter, et c'était un tableau fait d'incrustation de petites pierres dont beaucoup manquaient et qui dessinait un pont qui enjambait une rivière et faisait se rejoindre les deux rives opposées. Le problème avec toi, lui avait dit son père, parce que l'idiot avait parlé d'une île, et qu'ils avaient dû acheter ce tableau sur une des îles d'Indonésie, c'est que tu vois jamais le pont, que tu vis toujours comme sur une île. Il avait pas tort le paternel, c'est qu'il était intelligent le paternel et qu'il l'avait bien cerné à lui son fils, l'idiot, sur son île où y avait aucun pont qui fasse se rejoindre aucunes rives, c'est pourquoi il avait aussi aimé le tableau et qu'il l'avait pris lui, l'idiot, malgré les pierres manquantes, pour le pont il l'avait pris. Et maintenant il pensait pour raconter un peu sa vie et sans faire trop long à ce matelas jeté par terre comme à un pont.

Le premier matelas jeté par terre où il avait dormi c'était chez Abel Wadra leur correspondant à Nouméa quand ils étaient internes, lui et son frère Bernard, parce que les parents vivaient en Brousse et qu'ils les avaient éloigné un petit peu, histoire de se gagner de la tranquillité, on sait que l'adolescence c'est pas un âge facile et c'est justement celui qu'ils avaient à l'époque, alors qu'ils prennent un peu le large, Bernard et lui, et tout le monde ne s'en porterait que mieux. D'ailleurs c'est ce qu'ils avaient fait eux les parents en venant en Nouvelle Calédonie, c'était prendre le large avec la famille: y avait pas de pont non plus qui joigne l'île au continent, à la métropole comme on disait là-bas quand on parlait de la France. Abel Wadra c'était un Black sympa parce que d'habitude c'était sur des nattes qu'ils dormaient les Kanak mais vu leur petit dos fragile de blancs il avait fini Abel par jeter un matelas sur la natte pour qu'il y ait un peu plus de moelleux entre eux et le sol, c'est vrai que sur les nattes ils avaient pas très bien dormi les deux frères, que c'était dur le sol et qu'on se levait avec un mal de dos quand on n'était pas habitué comme les Kanak l'étaient. Bernard il était dur mais pas si dur que ça non plus et il eut droit aussi à son matelas. Mais les parents n'avaient pas dû payer pour les matelas et s'il avait fallu ajouter à ça un sommier … A l'internat c'étaient des lits superposés avec armature métallique comme l'armoire aussi métallique entre les rangées de lits du dortoir. Chez Abel ils jetaient leurs sac plein de linge sale et tout chiffonné au pied du matelas où ils dormiraient mais personne s'en faisait pour ça et c'était encore là qu'ils étaient le mieux et dormaient le mieux. Ce qui fait que le matelas jeté par terre qu'on aurait dit des miséreux c'étaient pour eux comme le paradis qu'on aurait jeté sur terre: le paradis sur terre ce pouvait être pour eux qu'un matelas jeté par terre, ça y amenait un peu de moelleux, un peu de douceur.

Y avait une fille, une rousse, mais elle elle était sur le continent, à Paris, et c'était longtemps après qu'il y soit retourné sur le continent, mais elle passerait en premier et juste après Abel parce que c'était Eve où la première femme pour lui qui le recevait chez elle et chez elle c'était chez sa mère et ça donnait aussi sur les toits de Paris qu'ils voyaient de la cuisine quand ils sortaient du lit et pour y retourner juste après quand ils se seraient restaurés et c'était du maté qu'elle lui préparait parce qu'elle était allé en Argentine et que c'était une boisson fortifiante que prenaient les gauchos et qu'il en aurait besoin lui pour retourner au lit et la satisfaire. C'était étonnant quand il y repensait mais sa peau de Rousse avait un goût âpre comme le maté qu'elle lui donnait à boire. Mais le plus étonnant c'était ce matelas qu'elle avait jeté par terre dans sa chambre pour qu'ils y fassent l'amour quand sa mère avait une chambre avec un vrai lit, au bout du couloir, après la cuisine, mais elle était presque jamais là la mère  et quand elle était là elle disparaissait très vite dans sa chambre avant qu'il ait le temps de la voir et elle parlait très bas avec sa fille comme si elle avait peur d'être entendu. Elle travaillait de nuit à l'hôpital, avait dit la fille, et c'est tout ce qu'il en savait et que ça leur faisait à eux de longues journées sur le matelas jeté par terre. Ce n'étaient plus des gosses. Pas encore des adultes ou si peu adulte qu'ils n'envisageaient rien sinon de se jeter ensemble sur le matelas qui amortissait le choc des corps. Y avait un chat aussi silencieux qu'eux, et qu'elle surtout, qui entrait par la lucarne qui donnait sur les toits de Paris, et pour le chasser elle émettait un chuintement bizarre, ou comme un feulement de chatte en rut. Elle était nymphomane qu'il apprit plus tard et lui il l'avait simplement jamais fait autant qu'il pensait alors que ça venait du matelas jeté par terre, que ça devait être plus facile que dans un lit et plus excitant aussi pour elle. La pampa, les gauchos, le maté. Elle l'avait emmené au Père Lachaise se recueillir sur la tombe de Julio Cortázar. Il se rappelait là aussi d'un chat passant sans un bruit sur le grand écrivain argentin et qu'elle avait là aussi émis son chuintement bizarre, comme un feulement de chatte en rut quand elle l'avait vu et le faisant fuir. Elle voulait aussi écrire mais elle était sans doute pas assez idiote pour ça, pour raconter sa vie, car elle était très secrète aussi comme le sont les chats et comme les chats aussi elle devait avoir plusieurs vies, ce qui rendrait la tâche pas facile. Elle n'était pas non plus assez bourgeoise pour ça, pour écrire un roman bourgeois, ça aurait eu un goût un peu âpre comme celui de sa peau, comme celui du maté.

Au paternel, de retour de Nouvelle Calédonie on lui avait donné la direction de l'école de Clichy avec le logement de fonction qui allait avec et dans le même bâtiment, mais la plupart du temps ils retournaient dans ce pavillon qu'ils avaient acheté dans le Val d'Oise, à Frépillon, les parents, tandis que lui il aurait interdiction de s'y rendre. D'ailleurs en l'espace d'un an il fallait qu'il se trouve un job et il avait trouvé rein de mieux que ça, car un an ça lui laissait pas le temps de faire des études de philo qui était ce qu'il voulait faire ce bon à rien, ce fainéant, ce bougre d'âne, cet idiot qui devait apprendre à vivre et ce que c'était la vie et la vie c'était pas faire des études de philo, et il avait trouvé rien de mieux que d'être alors prof de culture physique dans les salles de culture physique, les clubs de remises en forme, qui s'ouvraient un peu partout à Paris, parce qu'en un an, et c'était l'ultimatum qu'il avait reçu, il fallait qu'il déguerpisse et c'était juste le temps qu'il avait pour se préparer au BEAECP qui était le brevet d'état d'aptitude à l'enseignement de la culture physique et le diplôme qui lui permettrait de se lancer dans la vie active, il en prendrait même pour dix ans, car ça avait été un plan galère que de trouver des vacations dans une salle puis dans une autre pour joindre les deux bouts, parce qu'il y avait pas de parents, parce qu'il y avait jamais eu de parents pour lui mais contre lui, qu'il s'était toujours dit et c'était peut-être pas faux. En tout cas ils lui laissaient encore la bouffe qui venait de la cantine et qu'ils lui ramenaient pour le soir où il y avait pas cantine, car l'école fermait mais lui il resterait dans cette pièce où ils avaient jeté pour lui un matelas par terre et pour qu'il y étudie aussi dans la journée ces cours par correspondance qu'il recevait pour passer le BEAECP, et il y avait encore une table et une chaise à cet effet. C'était plutôt sommaire comme mobilier mais il avait pas besoin de plus et encore moins de s'attacher aux lieux car il fallait qu'il déguerpisse, c'était devenu une bouche de trop à nourrir depuis qu'il avait atteint l'âge de la majorité. Peut-être aussi qui aurait eu aucun père qui eut voulu d'un idiot à charge parce que c'était pas idiot franchement que de vouloir faire  philo par les temps qui courent et qui courent encore. 

Maintenant qu'il était à la retraite il aurait pu avoir un vrai lit à lui et il en avait eut un avec Sylvie pendant ces dix années qui avaient été les dix plus belles années de sa vie, et c'était avant qu'elle tombe malade, qu'elle ait son lit à elle qui était un lit médicalisé où elle seule pouvait être, alors il avait jeté un matelas par terre pour rester près d'elle, dans la même chambre qu'elle, puisqu'il ne pouvait plus partager le même lit qu'elle. Finir sur un matelas jeté par terre c'était mieux que de finir au cimetière qu'il se disait encore et il pensait aussi au pont de pierres, à ce pont de pierres qui reliait entre eux tous les matelas jetés par terre, qu'il avait réussi grâce à lui et ce que lui avait dit son père à raconter un peu sa vie bien qu'elle fut en morceaux, en pièces détachées, comme un puzzle dont il eut manqué beaucoup de pièces, impossible à vrai dire à reconstituer à moins de parler comme parlent les idiots qui bafouillent, et souvent on lui avait dit que c'était incompréhensible ce qu'il écrivait, et il trouvait aussi lui que le monde était incompréhensible, que c'était comme un grand cafouillage que le monde et qu'il avait aussi besoin d'éclaircissement le monde. Quand il s'était rendu à Sylvie Coiff c'avait été juste pour un éclaircissement et comme il s'y était rendu avec une épaisse tignasse y avait eu personne de ses employées à Sylvie qui voulut s'en occuper de sa tignasse et ça avait dû être elle même la patronne qui lui coupe un peu les cheveux, dans ce méli mélo de cheveux inextricablement liés où elle dût Sylvie d'abord procéder à un débroussaillage, et on aurait dit que depuis qu'il était avec Sylvie il avait aussi les idées plus claires et qu'il pouvait enfin écrire pour qu'on le comprenne mieux ou du moins qu'on commence à le comprendre, et cette histoire de matelas jeté par terre c'était comme pour jeter un pont entre lui et les autres et pour que ce ne soit plus comme s'il était toujours tout seul à vivre sur son île, et il l'avait bien cerné le paternel sur son île où y avait jamais aucun pont qui y fut jeté, et il avait beau être intelligent le paternel mais comment aurait-il pu savoir qu'il y aurait un jour en guise de pont le matelas.

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