mardi 23 avril 2024

Le dernier enchantement du monde


Le dernier enchantement du monde, le seul qu'il connaisse en fait parce que tous les autres était tombés en désuétude en ces temps sans croyance, était celui de l'amour, et dieu sait qu'il avait aimé, on aurait dit que toutes les croyances c'était reportées sur cette croyance en l'amour qui plus qu'au temps des romantiques ferait ravage en un siècle qui cependant le serait beaucoup moins romantique et c'était pourquoi un poète s'était exclamé: "il n'y a pas d'amour heureux" quand bien même ils continueraient à chanter l'amour. Il fallait croire que les femmes étaient cette moitié de l'humanité qui, pour un homme bien entendu et un homme qui aima les femmes, enchantait l'humanité. Mais cet enchantement était plus connu sous le nom de coup de foudre et le coup de foudre, comme on le savait, ne durait pas, pas plus que l'aveuglement qu'il procurait. Remis de cet aveuglement il n'y avait plus que deux êtres qui se disputaient la prééminence et qui, et là il reprenait les paroles d'une chanson, ne voyaient plus "la vie en rose". Aussi il se demandait non pas s'il pouvait vivre avec l'autre moitié de l'humanité mais si par elle il pouvait encore être enchanté, car les souvenirs de ces moments d'enchantement du monde était tout ce qu'il lui restait d'amours passés et lui ferait encore dire: "Non, je ne regrette rien/ Ni le bien, qu'on m'a fait/ Ni le mal, tout ça m'est bien égal". En réalité ce n'était pas une femme mais une fée qu'il lui fallait, et il n'y aurait pas loin de la fée à la sorcière, ce serait qu'une question de temps pour qu'elle le devienne, car il ne croyait pas non plus que ce soit deux personnes différentes comme dans les contes de fée mais la même personne à des âges différents, or il était entré dans cette tranche d'âge où ces mêmes femmes qui avaient sans doute été des fées auraient cessées de l'être, en tout cas pour la grande majorité d'entre elles, parce qu'il ne pouvait non plus cesser d'espérer que quelques unes parmi elles eut encore tout du moins pour lui cette capacité d'enchanter le monde. Mais comme cela ne lui arrivait plus il se mit à le rêver parce que la dimension du rêve convenait plus proprement à sa réalisation, qu'il se disait, et il y eut en effet quelques fées dans ses rêves mais qui le quittaient dès son réveil. Le dernier enchantement du monde était bien tombé pour lui qu'il se disait. Il n'arrivait pas cependant à s'y résoudre. Que les fées aient déserté le monde le lui rendait bien triste. Il avait vu des femmes d'âges mûres avoir un regard amusé à son encontre et ce devait être dû à ses yeux d'enfants avec lesquels il les regardait, comme s'il croyait encore aux contes de fées. Un peu de maturité mon bon ami, qu'elles semblaient lui dire. Et la maturité était bien ce qui lui déplaisait le plus, et non pas qu'elle fut dépourvue de sensualité, mais de crédulité, de cette crédulité sans quoi le conte de fée ne pouvait pas avoir lieu et le monde par lui être enchanté. Et tous ces gens dont il résistait encore à faire parti qui ne croyaient plus en l'amour participaient à la désillusion du monde, à son désenchantement, et cela au nom de la raison, de l'incrédulité. Pas de foi aveugle ici non plus. Encore moins de sacrifice, car sur l'autel de l'amour il y avait, comme au temps des religions anciennes beaucoup de sacrifices avec ou sans cérémonies. Non, ce siècle qui se réclamait du siècle des lumières ne brillait pas des feux de l'amour mais de ceux de la raison et tout ce qu'il avait éclairé n'était pas beau à voir. On était comptable de son temps comme de ses amours, le beau, le grand, l'unique amour, celui qui illuminait vos jours, on n'y croyait plus; mais le pire était qu'on se défia du coup de foudre, cette unique déchirure dans notre ciel qui nous laissa voir autre chose qu'un quotidien désabusé, qu'un monde désenchanté. Il était comme ce vieil homme et la mer d'Hemingway qui jusqu'au dernier moment avait espéré faire la plus belle prise de toute sa vie ou cet autre dans le Désert des Tartares de Dino Buzzati qui toute une vie avait espérer l'ennemi, car la femme serait tout cela à la fois pour l'homme: une belle prise et un ennemi, mais un ennemi aussi redoutable que profitable à son ascension plus qu'à sa promotion s'il pouvait y voir autre chose qu'un bien terrestre mais plutôt quelque chose qui ait trait à la divinité, qui lui permit de quitter terre, et ne se sentait-il pas pousser des ailes quand il aimait? Quand jamais tout seul il n'atteindrait cette dimension, et dire que la religion interdisait aux prêtres de se marier quand il n'était pas donner à l'homme d'atteindre autrement ce qui le dépassait, mais il fallait encore pour cela que l'on put compter quelques fées parmi les femmes et il ne voulait pas avoir a constater leur disparition car ce serait pire que dans ce film de science fiction, Le soleil vert, où l'on apprend la disparition de la nature, des océans, qui est tout ce qu'il en avait retenu et était pour lui le plus douloureux parce que la nature à l'égal de la femme participait à cet enchantement du monde, n'était pas à ses yeux seulement le monde, mais ce qui l'enchantait.

Il restait un peu de ce dernier enchantement du monde qu'il devait à Sylvie et s'il pouvait mesurer cet amour c'était à la hauteur de cet enchantement qui avait dû être si fort à ses débuts qu'il trouvait encore en lui un peu d'allant, mais c'était comme s'il l'eut été en roue libre, ou qu'il tourna à vide parce qu'il n'y avait plus de moteur en marche et qui l'entraîna, parce que Sylvie était malade et sur le point de le quitter, et bientôt il serait rendu à cette inertie qui de plus en plus prenait la place de Sylvie. Qu'elle avait été belle et pas que pour lui, mais pour lui seulement elle avait été un soleil et ce soleil qui l'avait réchauffé avait aussi fait que la vie cesse de lui apparaître comme une masse informe et grise pour prendre les formes et les couleurs qui étaient, l'aurait-il deviné, rien d'autres que celles de Sylvie, empreintes de toute sa sensualité et d'un dynamisme joyeux et plein d'une vitalité rayonnante pour qui tout trouvait son achèvement dans l'action, dans son rayonnement, et ne laissait pas place au désespoir. Il n'y avait pas plus vivant que Sylvie. Et c'était de cette vie qu'elle lui avait prêtée qu'il vivait encore, tandis qu'elle était en train de mourir. Et tandis qu'elle était en train de mourir il voulait se la rappeler à son zénith, non pas comment elle était elle, pour cela il y avait les photos, mais comment lui apparaissait la vie en sa présence, quand de cet enchantement du monde il ne lui restait que quelques vestiges que le temps aurait quelque peu effacé ou terni et il aurait fallu qu'il retrouve ces états d'euphories où le monde était comme transfiguré par elle, et s'il parlait des endroits où ils étaient allés, comme tout le monde aimait parler de ses voyages, il comprenait alors que cela ne se trouvait pas en ces endroits, que les endroits en rien ne rendaient ce charme qui leur avait connu et que c'était parce que ce charme ne leur appartenait pas en propre mais que c'était le charme d'une fée et que Sylvie avait été pour lui cette fée enchantant les lieux où partout ils se trouvaient. Mais il y avait moins de lumière dans ses yeux, bleus comme le ciel, et bientôt toute lumière serait éteinte, et jamais ciel d'été ne pourrait lui rendre, ne pourrait autant illuminer ses jours, Sylvie avait été son soleil et ce dernier enchantement du monde, le seul qu'il connaisse en fait parce que tous les autres étaient tombés en désuétude en ces temps sans croyance. Et Sylvie n'avait jamais rien fait pour elle qui ne fut pour lui et lui n'avait jamais rien fait pour lui qui ne fut pour elle d'où maintenant qu'elle n'était plus il ne trouvait plus rien à faire qui vaille, d'où maintenant qu'elle n'était plus cette inertie qui était celle propre à tout être seul, c'est-à-dire qui en son être n'en comprenait pas un autre, car contrairement à ce que l'on croit personne ne vit pour lui-même et pourrait dire à tort: "maintenant je vais vivre pour moi" (comme l'on dit trop souvent aujourd'hui) car c'est une impossibilité à laquelle se trouve confronté tout être humain qui voudrait échapper à l'autre et à son charme, à son pouvoir d'enchantement du monde si nécessaire à le mobiliser tout entier, corps et âme, à l'amour qui est sacrifice et des plus doux qui soit, des plus enchantés. Quand elle partirait Sylvie elle partirait avec ce monde enchanté parce que ce monde enchanté n'était pas de ce monde, mais toute femme, n'eut-elle pas pu avoir d'avoir d'enfant, et Sylvie n'avait pas pu avoir d'enfant, était faite pour enfanter, non pas seulement ou exclusivement des enfants — et les femmes ayant une progéniture nombreuse seraient encore les plus stériles des femmes si elles n'avaient pas cette autre capacité d'enfanter — comme tout le monde croit l'entendre, mais comme lui seulement le savait, maintenant que Sylvie l'avait fait pour lui, un monde enchanté. Et il y a une chose dont il pouvait être sûr désormais, c'est que le monde ne serait plus pour lui cette masse informe et grise qu'il avait été avant Sylvie, parce qu'il y avait un avant et après Sylvie, comme il y avait pour les croyants un avant et après le Christ, parce que sa croyance à lui c'était que seul l'amour pouvait sauver le monde.

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