dimanche 8 novembre 2026

Les sites de rencontre


Tout le monde en revient des sites de rencontres comme tout le monde en revient de la société; les sites de rencontres sont décevant par nature comme la société est décevante par nature; mais les sites de rencontres sont fait pour que l'on se rencontre comme la société est faite pour que l'on fasse société. La première ne fait que mettre en relief ou exacerber ce qui est commun aux deux et se révèle à nous.

C'est que nous ne serions être ensemble autrement. C'est qu'elles masquent le rapport de nécessité purement animal. C'est qu'elles mettent en avant le rapport humain. C'est qu'elles jouent sur les apparences qu'elles voudraient flatteuses pour elles mêmes comme pour nous: une jolie photo, des likes et des matchs. Pas grave si on est moins beau que ça. Pas grave si on s'aime pas tant que ça ni est tant fait que ça pour aller ensemble.

Le problème c'est qu'on finit toujours par se voir et se voir tel qu'on est, alors il faudrait entretenir l'illusion le plus longtemps possible et les moyens sont médiatiques, visuels, fictionnels, virtuels, plus que réel, ou de moins en moins réel, parce que la réalité comme on dit serait cruelle. Et elle l'est à la hauteur de notre illusion. Et elle est notre désillusion. Mais c'est la réalité.

Et quand on retombe dans la réalité aussi bien on retombe dans la solitude, parce qu'on nous a fait croire qu'on était plus beaux et meilleurs et surtout plus aimants, parce qu'on nous a déshabitués du rapport de nécessité pour nous entretenir dans un rapport idéalisé qui masque la cruelle réalité de notre existence biologique, pour ne pas dire animale.

Qui a besoin de se nourrir, de produire comme de se reproduire. Seul l'humain en ce sens fait société. La société animale ne cache pas la réalité animale. Son caractère de prédateur comme de reproducteur. Ne met pas en avant le sentiment: les likes et les matchs des sites de rencontres, cet artifice qui est l'artifice du sentiment; et on ne peut pas dire non plus que la société ne joue pas sur les sentiments, sur nos sentiments.

Mais comme notre nourriture elle-même n'est plus naturelle: on y met plein d'édulcorants, cette substance qui procure une saveur sucrée à nos aliments et nos boissons, sans quoi on ne saurait plus ni boire ni manger; on ne saurait plus ni boire ni manger sans toujours plus d'édulcorants aussi il est tout naturel que ne nous suffise plus la société pour faire société mais qu'il nous faille encore les sites de rencontres pour se rencontrer.

samedi 7 novembre 2026

Une jolie petite bourgeoise


Après avoir goûté à la prolétaire en la personne d'Odile et d'Armelle qui m'avaient laissé un goût amer, sans doute, me disais-je, devais-je inévitablement être appelé a connaitre une jolie petite bourgeoise. Voilà, pensais-je encore, mon état, ma condition, qui est aussi la circonstance de mon être et, comme dit le philosophe espagnol Ortega et Gasset, il y a moi et ma circonstance. Eh bien, il y aurait moi et Isabelle.

C'est donc avec joie et bonne humeur que je me laissais entraîner autant que j'entrainais cette étrange créature qui la dernière fois que j'eus à la voir, et ce n'était que la seconde, portait une casquette qui lui allait ma foi à ravir, dans un de ces lieux chics et parisiens, il lui fallait du cosy, qui convenait à sa petite personne autant qu'à sa toilette, Isabelle était coquette.

C'était, car je me sens déjà autorisé a en parler au passé, une personne des plus charmante qui pouvait rire de tout et de soi-même; enfin, de presque tout, parce qu'à mon grand malheur la conversation dériva vers les chemins boueux de mon enfance, sinon qu'ils le furent ou que je m'y embourbais, et de plomber ainsi l'atmosphère ne me valu rien qui vaille.

Car cette personne guillerette, et qui sait si pour ne pas être en reste, et puisqu'il fallait aller là où la sensibilité allait, alla là où l'amenait la sienne qui se trouvait être celle de son temps, et c'était celle de la condition féminine. Mais je n'ai pas encore parlé de ses petites bottines que je chérissais au plus haut point car je trouvais qu'elles habillaient fort joliment ces petits pieds.

Il faut dire qu'Isabelle était menue et vive et que je recevais d'elle sous la table à une certaine fréquence, que je ne saurais dire ce qui la ponctuait, de petits coups de pieds, bien involontaires à n'en pas douter, mais qui attirèrent, ne l'eut-elle pas voulu, mes regards vers ses bottines qui s'arrêtant court, c'est-à-dire un peu avant la couture du pantalon, laissait voir un peu de chair à nue.

Malheureux de moi qui y posa un doigt si délicatement qu'on peut parler de toucher, mais c'était justement ce qu'il ne fallait pas faire. Mon ami, qui n'ait plus de ce temps, me l'avait bien dit: quand on touche on se marie. Mais MeToo et Balance ton porc étaient passés par là, il ne s'agissait plus de se marier sinon de passer pour peu respectueux du corps de la femme, et c'est un euphémisme que de le dire ainsi.

Le réaction outrée d'Isabelle laissait entendre que mon acte relevait ni plus ni moins du harcèlement sexuel et que je n'aille pas prétendre pour ma défense qu'elle m'avait fait du pied, car c'était bien inconsciemment et qui sait si nerveusement que sous la table ses pieds s'étaient agités. Je voyais cette petite personne si charmante au demeurant d'un coup entrer avec le plus grand sérieux dans la dramaturgie de son époque.

Quand d'Odile et d'Armelle je n'avais pas fait qu'effleurer tendrement la peau et qu'il me fût plutôt reproché, si reproche elles étaient arrivées à me faire, de ne m'être pas assez enfoncé dans leur chair, voilà qu'une jolie petite bourgeoise d'être à peine touchée s'offusquait parce que les mœurs de son temps, du moins dans le discours, avaient élevé le corps de la femme au niveau des interdits.

Quand, sur la tête du pauvre bougre que j'étais, les interdits n'avaient pas cessé de pleuvoir depuis ma tendre enfance, qui d'ailleurs ne fut pas tendre. C'est aux beaux messieurs de ce monde, me disais-je, que je devais que cela me retombe dessus. Mais je ne pouvais m'en prendre qu'à moi-même: pourquoi avais-je conduit la conversation en ces chemins non seulement boueux mais scabreux? 

Et déjà, au fond de moi, je priais ma petite et chère Isabelle, car il est vrai que j'avais un tendre pour elle, de ne pas trop m'en vouloir. Mais il y avait au moins deux jours que j'étais sans nouvelles d'Isabelle et ce n'étaient pas des petits coups de pieds mais un grand coup de pied au cul que je m'apprêtais à recevoir d'Isabelle tant il me semblait que ce recul n'était bon qu'à me l'administrer.

vendredi 6 novembre 2026

L'amitié entre hommes et femmes


Une amitié est-elle possible entre hommes et femmes comme elle l'est entre les hommes et comme elle l'est entre les femmes, c'est-à-dire entre ceux du même genre masculin ou féminin, c'est une question que je me posai tout autant que je la posais à mon ami. Cela n'a à vrai dire pas levé en lui un grand enthousiasme, à croire que l'amitié entre hommes et femmes ne serait qu'un pis aller.

C'est en effet, je crois, que l'amour fait barrage à l'amitié, que l'amitié fait pâle figure à côté de l'amour, qu'il faudrait ne pas pouvoir envisager l'amour comme possible entre hommes et femmes pour que l'amitié seule possibilité, soit vécue avec le même enthousiasme qu'elle l'est entre personnes du même sexe.

Je ne fais que reprendre cette idée de degré à Simone Weil: "Car, bien que la laïcité ait excité un certain degré de ferveur presque religieuse, c'est par la nature des choses d'un degré faible… Si on habitue les enfants à ne pas penser à Dieu, ils deviendront fascistes ou communistes par besoin de se donner à quelque chose".

Cette citation peut sembler hors de propos quand la fin éclaire justement mon propos: "le besoin de se donner à quelque chose". Mais commençons par cette ferveur. Montaigne a beau nous parler de son amitié qui n'est pas une amitié commune, que dirait Aristote motivée par des intérêts communs, et qui faisait dire à Montaigne en se référant à La Boétie: "Parce que c'était lui, parce que c'était moi". Ferveur inégalée jusque-là.

Mais le besoin de se donner à l'autre nous ne le ressentons jamais aussi fortement que quand nous aimons l'autre, or je vois en ce besoin de se donner à l'autre comme un besoin nécessaire et naturel, que donc seul l'amour peut satisfaire, ou encore il n'y a que si l'on aime et par la force de l'amour que l'on en est capable (de ce sacrifice, de cet au-delà de nous même)

Que cet appel soit ressenti pour satisfaire au besoin de l'espèce, et cela satisfera aussi les mécréants, ou répondrait à un appel de nature plus transcendante, il n'en est pas moins que l'on comprend par là qu'il n'y a que dans des cas extrêmes que l'amitié nous porte à un tel degré, à une telle ferveur presque religieuse.

C'est pourquoi on peut ne pas ou difficilement supporter l'amitié sans se sentir frustré s'il y a cette possibilité d'aimer qui serait alors une possibilité frustrée, et c'est ainsi que je comprenais mon ami qui pourtant entretenait une amitié féminine mais qui aussi avait aimé; et c'est cette comparaison qui devait lui faire mal, et c'est à la lumière de cette comparaison qu'il devait juger de l'amitié entre hommes et femmes.

Je sais qu'il y en a qui penseront que c'est mettre sur le même plan ce qui n'y est pas: que c'est une chose éprouver de l'amitié et une autre éprouver de l'amour; mais si vous êtes capable du meilleur, et que vous ne vous appelez pas Montaigne, et que vous ne vous trouvez pas en présence de La Boétie, il vous faut savoir qu'une femme qui en appel à votre amour et non à votre amitié répond seul à ce besoin de se donner. 

jeudi 5 novembre 2026

La maladie du travail


Si je disais que l'homme ne peut pas ne pas travailler j'irais contre l'idée reçue qu'il y a des fainéants comme il y a des travailleurs, des gens qui aimeraient travailler et d'autres qui n'aimeraient pas travailler; mais c'est que l'on ne considérerait alors comme travail que celui qui serait imposé à l'homme et auquel certes certains se soustrairaient.

Mais le travail envisagé dans un sens plus large comme toute activité que l'homme se proposerait d'avoir, à cela l'homme ne peut s'y soustraire parce que naturellement il y est porté non seulement par le besoin de se nourrir et de se lotir mais par cette inquiétude comme par cette curiosité qui l'anime, car si le premier fait de lui un Homo faber la seconde fait de lui un Homo sapiens.

S'il s'est détourné du travail c'est qu'on l'a détourné d'un travail qui lui correspondait: c'est-à-dire répondant à la fois à la nécessité de se nourrir et de se lotir parce que constatant que ni il le nourrit ni il lui permet de se lotir comme de ses propres mains il l'aurait fait; comme ne répondant pas non plus à son inquiétude ni à sa curiosité tout aussi naturelle.

La maladie du travail c'est pourtant fort répandue et doit nous interroger sur ce travail qui nous rend malade, qui fait que l'homme qui ne peut pas rester sans travailler, (et l'on rejoint Pascal quand il affirmait que: "Tout le malheur des hommes vient d'une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre"), ne peut qu'être malade s'il préfère garder la chambre.

La maladie du travail, on l'aura bien compris, c'est le chômage, et le chômeur celui qu'on accuse de ne pas vouloir travailler, et il faut en effet qu'il soit bien malade pour cela qui est de garder la chambre. Voyez le retraité, il n'y a pas plus occupé qu'un retraité. C'est que si la société ne lui donne pas de travail il s'en trouve, il trouve à s'occuper.

Il se peut néanmoins qu'il y en ait à qui la société ayant toujours donné à quoi s'occuper rendus à s'occuper eux-mêmes ne trouvent pas meilleur emploi que celui que la société avait fait d'eux; mais, pour la plupart, ayant été par elle fort mal employé, il ne leur sera pas difficile de trouver mieux: c'est que le travail qu'impose la société se serait par trop éloigné du travail que l'homme s'imposait à lui-même.

Si l'on part de l'homme primitif on le voit occuper à se nourrir et à se lotir, occupation toute naturelle ou qu'exige de lui sa nature d'homme aussi bien qu'une nature environnante qui le lui en fourni les moyens. Maintenant, si l'on substitue à cette environnement naturel l'artificiel société, voilà ses exigences à la fois décuplées et dénaturées, aussi que le travail de l'homme décuplé et dénaturé.

C'est que le travail s'est trop éloigné de l'homme pour qu'il en voit le bénéfice quand ce ne serait d'abord que de l'occuper, car si l'oisiveté est bien la mère de tous les vices c'est qu'elle ne répond pas davantage aux besoins de l'homme; il n'empêche que s'il tombe dans ce désœuvrement qui lui sied si mal c'est à défaut d'un travail qui le nourrit au sens propre comme au sens figuré, physiquement et moralement.

mercredi 4 novembre 2026

Le moi conversationnel


Quel est ce soi-même avec qui il faudrait savoir être au moins de temps en temps seul à seul, ce soi-même qu'il faudrait connaitre: "connais toi toi-même" aurait dit Socrate. En ce qui me concerne, et quand je dis en ce qui me concerne je ne sais pas très bien de qui je parle, mais à qui je m'adresse: le lecteur ou tout autre interlocuteur à qui je peux aussi m'adresser de vive voix.

En ce qui me concerne donc, et dans l'ignorance de l'existence de ce soi-même, j'invoquerais plutôt que Socrate ou Platon ce grand philosophe espagnol, Miguel de Unamuno, pour cette affirmation que j'ai d'abord rejeté parce qu'elle se voudrait plus une affirmation de l'existence de Dieu que de l'existence du moi.

"Quien habla solo, espera hablar a Dios un dia" Qui parle seul, espère parler à Dieu un jour. C'est que ne rencontrant personne à qui parler on pourrait encore rencontrer Dieu. A défaut de Dieu, mais ne trouvant personne à qui parler, ma grand-mère avait chez elle la télévision allumée toute la journée et les vieux avant mettaient la radio.

Maintenant il y a les réseaux sociaux. C'est le mot social qu'il faut ici retenir avant d'abjurer des réseaux sociaux comme j'abjurais de Dieu. Quand on se retrouve seul ou de plus en plus seul, c'est-à-dire de moins en moins en société, le moi qui n'a d'autre existence qu'une existence sociale ne peut pas se désister de la société sans cesser d'exister.

Autant dire qu'il n'aurait pas d'existence personnelle sinon une existence conversationnelle, c'est-à-dire en tant qu'il continue à communiquer avec la société des autres même si elle se réduit à un hypothétique Dieu, comme aux virtuels réseaux sociaux, ou à la télé et à la radio, espérant toujours et en vain une écoute et plus qu'une écoute une réponse à son problème existentiel (dire moi serait dire j'existe).

C'est qu'il ne se résout pas à n'avoir ce sacré moi qu'une existence conversationnelle comme à ne pas obtenir de réponse positive, affirmative, de son existence, parce que si elle est niée par les autres, s'il est inexistant pour les autres, les réseaux sociaux, le virtuel, la télé comme la radio et, en première ou dernière instance Dieu, pourrait faire l'affaire, se trouver être l'interlocuteur idéal.

mardi 3 novembre 2026

La corruption


Sans doute faudra t-il me pardonner de tout ramener aux hommes, mais c'est alors ne pas trop accuser la société, en disant que s'il n'y a pas assez de vérité c'est que les hommes n'aiment pas assez la vérité et que s'il n'y a pas assez de liberté c'est que les hommes n'aiment pas assez la liberté. Cela n'a cependant peut-être pas toujours été.

Je me tiens enfermé toute la journée, pourquoi je ne sors pas. Je pourrais lui dire, pourquoi je ne lui dis pas. La vérité ne serait pas toujours bonne à dire. La liberté ne serait pas toujours bonne à prendre. Mais si c'est les autres qui nous arrêtent, va encore. Mais si c'est le courage qui nous manque, ça ne va plus.

Aussi je donne le courage de l'homme comme à la base de tout et la société comme à la base de toutes ses lâchetés parce que c'est tout ce qu'il fait, lui l'homme, à et sous couvert de la société. Aussi quand la société est lâche c'est l'homme qui est lâche. Le courage passerait comme un courant de l'homme à l'homme, aussi la lâcheté; et l'on pourrait parler d'une société lâche comme d'un homme lâche.

Et les sociétés se relâcheraient ou se tendraient selon les circonstances. C'est pourquoi malheureusement il faudrait attendre les périodes de guerre pour faire appel au courage et que des hommes courageux sortent du lot, tandis qu'en temps de paix on les tiendrait à l'écart et ce ne serait pas eux qui donneraient le ton et favoriseraient un courant de pensées et d'actions, mais bien ceux à qui la lâcheté de tous profiterait.

Maintenant si je me laissais porter par un sentiment pessimiste voilà ce qu'il me ferait dire des hommes: s'il ne leur était possible que d'être vertueux les hommes seraient vertueux, mais s'il leur est encore possible d'être mauvais les hommes seront mauvais. De là en découle que la société ne devrait pas plus leur permettre d'être lâche que d'être mauvais.

Qu'ils se l'autorisent mais qu'ils n'aient pas son autorisation, encore moins ses encouragements, encore moins l'impression que cela puisse leur profiter; or il me semble que c'est tout ce que la société leur permet aujourd'hui de penser et c'est qu'elle serait plus corrompue que vertueuse la société et par conséquent que la corruption plus que la vertu profiterait à tout un chacun.


CITATION

Simone Weil, L'enracinement: "Il n'y a aucune possibilité de satisfaire chez un peuple le besoin de vérité si on ne peut trouver à cet effet des hommes qui aiment la vérité."

lundi 2 novembre 2026

Le tout de l'argent


Ce serait une boutade de commencer par dire, et tout le monde en conviendrait, que si l'argent ne fait pas le bonheur il y contribue fortement, de même que de remplacer les paroles de la chanson: "sans amour on est rien du tout" par "sans argent on est rien du tout", de cela non plus personne n'en disconviendrait. Mais si on ne doit pas rejeter en bloc l'argent ou tout l'argent c'est bien le tout de l'argent qui serait à rejeter. 

Il y a longtemps cependant que les revendications sociales se résument à demander de l'argent, toujours plus d'argent, des augmentations salariales, et c'est toujours plus à gagner, des diminutions des prix, du coût de la vie, et c'est toujours moins à payer; de cela non plus personne n'en disconviendrait car si l'argent ne fait pas le bonheur il y contribue fortement et sans argent on est rien du tout.

Cependant je ne peux manquer d'attribuer en partie la brutalité de ce monde à ce rapport exclusif que nous avons à l'argent et à accuser autant le capitalisme que le matérialisme, la primauté de l'économique sur l'humain, la réduction de nos rapports à un rapport économique. Même l'amour serait tarifé. N'est pas étranger à cela non plus la réduction de l'amour à l'amour sexuel, au sexe, parce que seul le sexe peut être tarifé.

Qui, si j'ose m'exprimer ainsi, passe à l'as dans tout ça sinon l'être humain, car il ne faut pas s'étonner non plus que tout l'émotif, que tout l'affectif, qui est à mon avis une grande partie de l'humain, passe pour cette partie qui ne mérite pas un traitement social mais un traitement médical, autant dire soit un mal à soigner, pour ne pas avoir d'incidences trop graves sans quoi la police pourrait s'en charger.

Aussi il n'y aurait pas loin de là à voir dans les troubles sociaux des troubles mentaux, de voir dans la personne qui s'en prendrait à la société un dérangé mental. On semble s'être éloigné du tout de l'argent quand on est encore en plein dedans parce que tout ce qui échappe au rapport matériel, et c'est tout l'humain en dehors de ce rapport, c'est-à-dire dans son rapport affectif, qui est oublié.

Il est autant nié dans son existence sentimentale que morale, la société ne serait plus à s'encombrer de sentiments et de moral, tout deux relégués à une certaine puérilité (quand ils ne sont pas taxés de sentimentalité et de moralité bourgeoise), comme à l'enfance de la société, enfance de laquelle elle serait sortie pour prendre les choses plus au sérieux et ce serait avec objectivité et pragmatisme.

De là découle, de cette conception des choses, de l'humain et de la vie, la brutalité de notre rapport au monde qui n'est plus envisagé que sur le plan matériel, de combien il nous en coûterait de vivre. A quoi je ne serais pas loin d'ajouter qu'il nous en coûte effectivement de vivre sans considération sinon subalterne de notre affectivité comme de notre moralité.

Le tout de l'argent serait l'argent comme valeur unique et cela ne peut aller en effet sans la déconsidération de toute autre valeur que l'on devrait donc à nouveau considérer pour palier à ce tout de l'argent qui évidement ne peut pas nous rendre tous heureux parce que s'il n'y a qu'une façon d'être heureux c'est d'avoir de l'argent, l'argent unique source du bonheur pourrait se tarir bien vite et la société devenir un désert social.

dimanche 1 novembre 2026

La condition ouvrière


Désormais à chaque fois que je penserais à la condition ouvrière je penserais à Odile et Armelle et à ce groupe d'ouvriers au café que je ne pouvais qu'entendre, moi mangeant à la table d'à côté, et eux parlant sans se gêner; Ce franc parler étaient bien celui d'Odile et d'Armelle, aussi que la manière d'aborder sans pruderie ce qu'on pourrait appeler les grands thèmes de la vie, ceux en tout cas où la leur de vie était centrée.

Maintenant si je pouvais résumer leur conversation je dirais qu'elle tournait invariablement autour des mêmes sujets: ça avait commencé par des propos licencieux, sur l'un d'eux et sa femme, puis on le laissa pour parler travail, puis on en revint à parler de femmes avant de reparler travail, puis maison, travaux d'intérieur, puis à nouveau de femmes puis de travail; c'est vrai que le mot travail revenait souvent, c'étaient des travailleurs.

Je me souvenais alors de mon vieil ami qui disait qu'on a fait des tas de films et écrit des tas de romans sur la condition ouvrière mais que rien ne dit que c'est la condition ouvrière mais plutôt comment on se la représente, nous petits bourgeois, car il faudrait pour cela que ce soit un ouvrier qui en parle, mais un ouvrier ça travail de ses mains; et c'est vrai que je les avais pas entendu parler de romans, pas plus que de films.

Et puis qui se réclame de la condition ouvrière sinon ceux qui n'en sont pas, parce qu'Odile et Armelle c'est un bon bourgeois qu'elles se cherchaient et l'ouvrier il aspire pas non plus à être ouvrier toute sa vie, j'avais même l'impression qu'ils le vivaient comme un pis aller, qu'ils l'étaient à défaut de mieux, en aspirant à mieux, et dire que moi qui les enviais je pouvais leur donner l'illusion du mieux.

C'est qu'ils avaient Odile et Armelle, qui malgré elles appartenaient à leur monde plutôt qu'au mien; et si je me mettais à parler cru, à les imiter, mais ce serait encore mal les imiter, je dirais qu'Odile et Armelle avaient plus besoin de leurs mains et de leurs queues, se prêtant mieux que les miennes à l'utile comme à l'agréable; qu'ils étaient pratiques, efficaces, et sans tant de blablabla.

C'est une chose prétendre à une autre condition que la sienne que d'être fait pour une autre condition que la sienne. C'est qu'on ne sait pas à quel point on y appartient. J'en avais cependant pris un peu conscience en les écoutant parler. J'aurais aussi voulu être comme eux; réparer la voiture d'Odile et d'Armelle car étrange coïncidence: les deux avaient eu des problèmes de voiture; c'est qu'on a les problèmes de sa condition. 

Aussi que les mêmes solutions qui sont celles de l'entraide et de la solidarité, Odile avait fait appel à un copain mécano; seulement question aspiration: les amants, les prétendants, il fallait qu'ils fassent illusion, l'illusion du mieux. Et j'avais un temps fait illusion, juste un temps, le temps que l'illusion se dissipe: je n'étais pas "the right man in the right place". J'étais juste un déclassé social, pas même un petit bourgeois.

J'aurais sans doute voulu non pas m'encanailler comme un bourgeois que je n'étais pas; mais si en épousant Odile ou Armelle j'avais voulu épouser la condition ouvrière je n'aurais pas tenu davantage qu'avait tenu Simone Weil à l'usine, elle qui avait pourtant épousé la condition ouvrière. Si elle avait voulu l'usine, l'usine n'avait pas voulu d'elle; si j'avais voulu Odile et Armelle, Odile et Armelle n'avaient pas voulu de moi.

samedi 31 octobre 2026

Le temps qui passe


C'est nouveau que je regarde les couleurs de la vie qui sont les couleurs de la vie finissante et c'est la couleur du feuillage des arbres en automne que je trouve jaunissante et attendrissante et je trouve aussi que je pleure plus facilement qu'avant en voyant un film émouvant; en disant tout cela je ne fais que dresser mon portrait au moral qui donne un peu mon âge.

Parce qu'à me voir on dit que je ne fais pas mon âge et c'est mon portrait physique qui serait encore avantageux si j'avais à le dresser, mais je me connais et j'ai mes fatigues et j'ai mes petites douleurs qui viendraient aussi un peu le contrarier en me contrariant de plus en plus souvent, maintenant ça ne se voit pas mais je gage que cela se verra de plus en plus avec le temps qui passe également pour moi.

Et c'est le temps qui passe et moi qui passe avec le temps comme emporté par le courant de la vie qui se fait de plus en plus rapide et de plus en plus insistant tandis que je le vois de plus en plus lent et c'est que j'y suis depuis longtemps dedans tout emporté n'en sentant même plus la durée, comme on peut être habitué à ses petites douleurs d'homme vieillissant on peut s'habituer au temps à la longue jusqu'à ne plus le sentir passer.

Quand je pense aux fruits de l'automne je me retourne et ce retour lui-même m'est suspect vers mon enfance normande et je retrouve la châtaigne, la noix fraîche et la noisette que j'ai cependant du mal à concevoir comme des fruits sinon des fruits secs et je ne peux alors m'empêcher aussi de penser aux fruits de l'esprit plus qu'à ceux du corps ou qui ne seraient engendrés que par l'esprit et ne seraient plus si charnels. 

Et c'est avant les rigueurs de l'âge tout pareil aux rigueurs de l'hivers un peu de douceur, de bienveillance et de clémence du temps, et si fini la frivolité vive la bénignité, et avant qu'aussi la table soit desservie apprécier la belle nape blanche immaculée qui efface le paysage comme aussi la grisaille et donne une belle lumière blanche presque irréelle, car c'est plus loin que l'enfance, qui sait, qu'on voyage avec elle.

vendredi 30 octobre 2026

Le courant de la vie


Certes, on est entrainé par le courant de la vie mais on ne peut pour autant se laisser aller comme un objet, un corps à la dérive; il ne peut y avoir d'être sans volonté d'être; et c'est pourquoi l'on parle de l'être parce que l'être veut être, veut être et non avoir, c'est ce qui le trompe, c'est la société qui veut avoir, la société qui l'estime à son avoir, quand l'être ne devrait pouvoir s'estimer qu'à son être.

Aussi le courant de la vie n'est pas plus pernicieux que le courant de la société qui fait dériver l'être vers l'avoir, lui fait perdre son être dans l'avoir, le perd à lui-même, aussi est celui qui court après l'avoir, aussi il faut travailler à l'être et non pas à l'avoir, et quand la société privilégie le travail de l'avoir sur le travail de l'être, l'être doit privilégier le travail de l'être sur le travail de l'avoir.

Certes, le courant de la vie entraine l'être et tout son avoir mais par un travail de rétention, de contention, il peut non pas retenir et contenir la vie mais retenir et contenir son être. Le travail de l'être est en cela et pour cela un travail de réflexion, de réflexion sur lui même l'être et non pas sur la vie, et encore moins sur l'avoir; tous les deux ne font que le faire dériver, dévier de l'être.

Cette dérive de l'être qu'on peut dire aussi déviance de l'être fait qu'il ne s'y retrouve plus, qu'il est et se sent un être perdu, et il l'est en effet dans le flot de la vie comme dans le cours de la société; l'être qui ne peut saisir ni l'eau dans son cours ni la société dans son progrès peut cependant se saisir lui même, ce qui est se ressaisir, mais ceci ne peut se faire que par un travail de réflexion.

Ne voudrait pas lui en laisser le temps le courant de plus en plus rapide qui l'entraine, de plus en plus rapide et de plus en plus artificiel, car de moins en moins celui de la vie pour être celui de la société. Il ne faudrait pas non plus voir là une volonté de quelques êtres sur d'autres êtres car la volonté de l'être est d'être, c'est à quoi il est appelé.

Mais dans le vacarme assourdissant que fait le flot impétueux et ininterrompu de la société il, lui l'être, n'entendrait plus cet appel de l'être, que celui de l'avoir qui est celui de la société; et dans sa confusion et perdition ne ferait plus la différence entre les deux qui l'entrainent également et irréversiblement à la mort, quand tandis que l'un ferait de lui un mort vivant, il rejetterait l'autre la vie et sa mort naturelle.  

jeudi 29 octobre 2026

La perte du sens humain


J'ai vu beaucoup d'hommes et peut-être encore plus de femmes perdus parce qu'ils n'avaient pas de grandes orientations à donner à leur vie, et, n'ayant pas de grandes orientations, ils n'avaient pas non plus de grandes destinées, et je crois pouvoir encore me compter au nombre d'entre eux quand quelque chose est pour moi en train de se dessiner mais que je ne saurais encore à point nommer.

Qui sait s'il leur faudrait une ou des règles de vie et non pas une ou des vies déréglées; seulement si elles étaient encore orientées elles pourraient prendre des chemins divers ou de traverses mais concourant tous à la même destination ou destinée. La société ne fait plus cela pour eux que de leur donner des règles à défaut d'orientation, aussi on peut les voir livrés à eux-mêmes et c'est un spectacle bien désolant à voir.

Et c'est un dommage certain pour l'humanité si l'on en vient à ce point de dégradation de l'humain qu'aucun homme ne puisse se reconnaitre en un autre homme et encore moins le prendre pour modèle; un monde ou la technique aura remplacé l'humain au point qu'il ne soit plus admiratif que de la technique et non point de l'homme, et je crois que l'on y vient non pas insensiblement mais sensiblement.

Sans doute que l'on peut voir comme le signe le plus révélateur de la perte du sens humain la perte du sens du sacrifice: plus personne n'est prêt à se sacrifier pour plus personne, ne considérant plus sa vie qu'individuellement, unique, indépendante et non liée, renvoyé comme il l'est à son bon plaisir, à sa bonne volonté, à son bien être; mais indifférent au bon plaisir, à la bonne volonté, au bien être, d'un autre que lui-même.

S'il n'y a plus de vertus il y a des vices, parce qu'ils font entre eux vases communicants, et que tandis que l'un se viderait l'autre se remplirait, et qu'il ne peut y en aller autrement parce que la nature humaine est une, et que si elle est changeante c'est bien seulement dû au fait de cet incessant passage des vertus aux vices et vis versa, si je puis m'exprimer ainsi (par la répétition et par la coordination).

Si je mange à plus faim, si je bois à plus soif, j'ai aussi perdu le sens de la mesure qui est aussi le sens de l'humain, et j'aime à me rappeler les Grecs (ceux de l'Antiquité) qui ne parlaient pas tant du bonheur que de l'équilibre, et comment obtenir l'équilibre sinon par la mesure, et c'est pourquoi l'on peut aimer aussi la justice et non pas l'injustice, tout cela est en l'homme qui, comme on le dit si bien, sait rester humain.

mercredi 28 octobre 2026

Les larmes d'Odile


Le bonheur et la nature du mal, je les vois bien ensemble ces deux là, et à qui il ne serait pas venu à l'esprit de les mettre ensemble pourrait échapper ce qu'il en est de l'un comme de l'autre. Trop souvent l'on considère le bonheur en soi et le mal en soi comme s'il pouvait se trouver comme se commettre seul, être privé de tout entourage comme Robinson sur son île.

Robinson sur son île est l'image de l'homme seul mais ceux qui ont réfléchit sur Robinson savent qu'il n'était pas vraiment seul, que l'accompagnait la société, ne serait-ce que par tous ces objets qui lui en restait et l'utilité qu'il savait en tirer. Aussi du bonheur on pense en faire une affaire personnelle. Pourtant on voit bien qu'on ne peut pas être heureux tout seul (sur son île).

N'empêche que c'est cette conception égoïste du bonheur qui fait notre malheur aussi que le mal. Odile a pleuré sur son bonheur. Elle avait une fois de plus échoué dans sa recherche perso du bonheur et c'est sur quoi Odile pleurait. Mais comme dit précédemment le bonheur ne vient jamais seul: il devait venir avec moi qui s'était montré impuissant à la secourir sur son île.

C'est que ce n'est pas le bonheur qu'Odile cherchait mais l'île du bonheur puisque c'est un bonheur perso sans considération de l'autre qui pouvait maintenant souffrir, le mal était fait, de ce refus d'entrer sur son île du bonheur du fait qu'il était maintenant estimé par elle qu'il ne pourrait pas le lui apporter.

On serait alors un peu tous comme Robinson ou Odile attendant sur notre île où l'on se sentirait bien seul que quelqu'un, notre sauveur, vienne nous l'apporter ce bonheur. On demanderait à ce quelqu'un d'agir en sa qualité de sauveur. Seulement voilà: il se trouve que ce quelqu'un est un autre Robinson ou une autre Odile qui attend également sur son île d'être secouru mais ne serait pas davantage disposé à secourir.

Autant dire qu'on ne voit pas l'autre mais son bonheur en l'autre, l'éventualité qu'il puisse nous rendre heureux, mais comment l'être à deux si nous sommes autant d'île du bonheur, c'est-à-dire à ne considérer que son bonheur et à ne considérer l'autre que comme éventualité qu'il puisse nous rendre heureux, que l'on voit comme Robinson sur son île voit passer un bateau au large et se dire ce n'est pas encore le bon.

C'est sur quoi Odile a pleuré: je n'étais pas encore le bon, celui qui allait la sauver de son naufrage car nous serions tous des naufragés solitaires sur notre île que nous voudrions cependant être l'île du bonheur. C'étaient, les larmes d'Odile, des larmes égoïstes qui visaient un bonheur égoïste, mais c'est aussi lequel nous visons tous, mais c'est aussi lequel nous pleurons tous.

Mais les larmes d'Odile ne sont pas des larmes de crocodile, Odile a vraiment eut mal, Odile a eut mal à son bonheur. Et je n'ai pas voulu faire mal à Odile, pas plus qu'Odile n'a voulu me faire mal, mais je n'étais plus (à ses yeux) son bonheur, mais je n'étais plus (à ses yeux) son sauveur, seulement un bateau qui s'éloignait et qui ne serait bientôt plus qu'un petit point au loin avant de disparaitre de son horizon.  

mardi 27 octobre 2026

L'amour et moi


Ayant eu, comme tout un chacun, maille à partir avec l'amour, je voulus en savoir un peu plus long sur lui. Ce mot si galvaudé qu'on met à toutes les sauces m'en faire une idée plus précise et personnelle. Qui sait si rabattre le caquet à tous ces propos vantards et superflus qu'on a sur l'amour. Je me demandai aussi en considération de ma propre personne si en parlant d'amour blessé ce n'était pas d'orgueil blessé qu'on parlait.

Mais ce qu'on aimerait ne serait ni soi-même ni l'autre, me dis-je encore, mais son désir: on n'aimerait que son désir et la preuve serait que quand il n'y a plus de désir il n'y a plus d'amour, voilà que tout d'un coup on n'aimerait plus l'autre et c'est qu'on ne le désirerait plus. J'avais conscience de venir de mettre une grande claque à l'amour que j'avais auparavant tant idéalisé.

Jamais je n'avais autant rabaisser l'amour: les femmes ne penseraient et n'aimeraient que par leur vagin et les hommes ne penseraient et n'aimeraient que par leur queue, et sans doute par dépit amoureux je plaçais là la plupart des femmes comme la plupart des hommes quand souvent je les avais entendu dire que ce n'était pas tout, que ce n'était pas qu'un plan cul l'amour.

De l'autre côté il y avait ce philosophe, Jankélévitch, qui avait dit que l'amour c'était pas être aimé mais aimer, que le plus crétin d'entre nous pouvait être aimé mais que peu savait aimer, à qui j'avais pourtant envie de répondre malgré la grande admiration que je lui portais qu'il n'avait pas dû beaucoup souffrir de n'être pas aimé, car c'était avoir peu de compassion pour tous ceux qui ne l'étaient pas en retour et en souffraient.

C'était ni plus ni moins que considérer l'amour comme un sens unique: aimer sans être aimer, aimer sans réciprocité, quand l'amour ne ferait à mes yeux qu'appeler à grands cris la réciprocité, c'est-à-dire l'amour de l'autre; quand sans l'amour de l'autre notre amour ne pouvait être qu'un amour frustré, et puis il se trompait sur nous car beaucoup de ceux que j'avais rencontré aimaient sans être aimé.

Mais c'était, il est vrai, à leur grand dam. Certes ils voulaient tous être aimés mais devaient souvent se contenter d'aimer sans être aimer en retour, accepter d'être des substituts comme Maria Dols la narratrice de Los Enamoramientos de Javier Marias. Il y a cette image des dominos qu'on peut trouver dans son roman: celui de derrière appuyé sur celui de devant, chacun s'appuyant ainsi sur qui s'appuierait sur un autre ou une autre.

Et être d'accord avec Maria Dols serait se résoudre à n'être les uns pour les autres que (si je traduis mot à mot de l'espagnol): "compagnie provisoire et divertissement et sexe, au mieux avec camaraderie et contenu affectif". Et c'est le point de vue de l'amante d'un homme marié que l'on voudrait étendre à tous considérant comme Jankélévitch que l'amour serait aimer plus qu'être aimé, ce qui en fait ne satisfait personne.

Il serait à désespérer de l'amour comme de l'autre, l'amour (pour résumer) qui serait rencontre impossible avec l'autre ou seulement rencontre avec notre désir avec lequel au bout du compte on resterait bien seul à se masturber, histoire de faire passer le désir de l'autre, histoire aussi de voir si le désir passé il reste encore l'autre, l'autre comme désir inassouvi ou toujours renouvelé.

lundi 26 octobre 2026

Mon corps et moi


Si je devais faire un petit topo sur mon corps je ne commencerais pas par moi mais par ma civilisation qui l'a domestiqué car je le vois comme un petit animal sauvage à l'origine et c'est l'idée qu'on peut le dompter, le dresser, l'accommoder à notre mode de vie disons civilisée jusqu'à faire de lui notre animal domestique qui en a fait en réalité ce corps souffrant de tous les maux que l'on connait.

On a voulu en être les maîtres et c'est ne pas trop l'écouter, aussi que de se refuser à ses pulsions ou instincts pourtant bien naturels car si je pense à sa violence elle est d'abord violence amoureuse, c'est-à-dire qui se résorbe dans l'amour et il n'y a que si l'amour lui est refusé qu'elle peut être violence gratuite, ce qui est dénuée de tout fondement biologique.

L'aimer serait d'abord lui redonner sa liberté qui d'abord serait liberté d'aimer, mais il n'était pas question qu'il passe son temps et donne son énergie à aimer. J'ai dit qu'on en avait fait un animal domestique que parfois l'on promenait en laisse dans la nature car c'est bien de nature dont il a besoin, d'arbres, de forêts, de montagnes, de mers; et que c'est lâché dans la nature qu'il se sent le plus libre.

Mais c'est un temps de promenade qui lui est accordé et il va à la nature comme on allait à la messe le dimanche pour en semaine s'employer à quoi on l'emploie dans ce qu'on peut en tirer de mieux en matière de rendement et de productivité et c'est ainsi que j'ai appris à le faire ou que la société m'a apprise à le traiter, ce qui souvent a été le maltraiter.

Hors de question qu'il se lève quand il n'est plus fatigué, non plus qu'il se couche quand il est fatigué, il aura des horaires à respecter. Quant à s'il veut manger et parce que je suis dans une société d'abondance je lui donnerais en abondance et le petit animal sauvage qu'il n'a pas cessé d'être se goinfrera, mais c'est que l'animal sauvage pouvait aussi rester longtemps sans manger tandis que le mien je ne cesserai pas de le gaver.

Le jeûne lui serait pourtant aussi naturel alors qu'il a perdu l'habitude de jeûner, aussi cet artifice des heures de repas qui font qu'il mange même quand il a pas faim mais parce que c'est l'heure de manger comme il y a l'heure de dormir et qu'après c'est plus l'heure sinon de travailler. Je l'ai habituer depuis très jeune à ce régime forcé qui en rien ne répond à sa nature sauvage et c'est en quoi je ne l'écoute pas.

C'est pourquoi trop souvent je me trouve en porte à faux avec lui et que c'est à contre temps que je lui réclame ce qu'à un autre moment il m'aurait donné sans que j'ai à lui réclamer. C'est que je voudrais qu'il soit réglé comme je l'entends et sans doute l'a t-il été avant que je le dérègle avec cette volonté qui m'a été inculqué par ma société et c'est de lui donner de nouvelles règles qui sont les règles de ma société.

Ce qui fait que, comme elle l'a voulu, mon corps et moi on fait deux quand à la base on ne faisait qu'un; il n'y avait pas entre nous toute cette dialectique entre le maître et l'esclave dont parlera si bien Hegel qu'on sait jamais lequel des deux commande à l'autre, et c'est que l'animal sauvage reste toujours sauvage et que je suis l'homme civilisé qui veut toujours le tenir en laisse.

dimanche 25 octobre 2026

T'es pas encore mort


"T'es pas encore mort" m'a dit mon neveu au téléphone et c'est vrai que je l'avais vu tout petit et que beaucoup de choses s'étaient passés depuis qui feraient qu'on ne se reverrait plus, des choses comme il en arrive trop souvent dans trop de familles et qui ne méritent pas qu'on s'y attarde: pourquoi ajouter du mal au mal et quand le mal est fait à quoi bon s'y éterniser à moins effectivement d'être mort.

J'ai eu un ami, un vieil ami, qui avait fait la guerre d'Algérie qui était la guerre de mes parents et pas la mienne mais que de lui seul j'eus des nouvelles, et c'est qu'il avait écrit un livre qui avait été publié, davantage parce qu'il était éditeur que parce qu'il était auteur, mais le titre de ce livre était troublant: Un mort en sursis. Et c'est qu'il avait survécu à la mort de son ami, c'était lui le mort en sursis.

J'ai lu son livre il y a des années et ne m'en souviens plus très bien mais c'est cet autre de Javier Marias que je suis en train de lire en ce moment qui me rappelle autant l'appel téléphonique de mon neveu que la teneur plutôt douloureuse de Mort en sursis, et ceci bien que le titre en espagnol du livre de Javier Marias Los enamoramientos donne le change et c'est qu'effectivement on y parle d'amour mais il faut voir comment.

La protagoniste Luisa vient de perdre son mari qu'elle aimait, cette précision est indispensable, car il s'agit bien d'amour et non pas de ménage. Mais il ne faudrait pas qu'il revienne dit un personnage: Diaz, l'ami du défunt, à qui, comme Jacques Brel dans sa chanson, l'ami avant de mourir avait demandé de bien s'occuper de sa femme. Cependant la veuve tarde à revenir à la vie et à l'amour qui semble être le parti pris non seulement de l'ami chargé par le défunt de l'y ramener (à l'amour et à la vie), mais aussi celui de l'auteur Javier Marias.

Je ne sais pas s'il a perdu sa femme, Javier Marias, comme j'ai perdu la mienne, mais cette question reste posée: qu'autant qu'on puisse l'avoir aimée peut-on toujours souhaiter son retour et plutôt que de refaire sa vie être un mort en sursis comme l'aurait été l'auteur du livre éponyme, mon vieil ami. Aujourd'hui on dirait plutôt qu'on ne refait pas sa vie mais qu'on la continue. L'auteur de Los enamoramientos pose néanmoins le problème de notre rapport non pas à la mort mais aux morts, du moins à ceux qu'on a aimés.

Diaz, l'ami à qui il a été confié par le défunt sa femme Luisa et leurs enfants, de s'en occuper autant et le mieux qu'il peut, et c'est s'occuper des vivants, ne se prive donc pas de dire ce que l'on doit en faire de nos morts, et c'est non seulement les enterrer mais ne pas les déterrer, car c'est un roman dans le roman, une référence littéraire qui puisse servir sa cause qu'il va chercher, Diaz, dans sa bibliothèque; Le Coronel Chabert de Balzac dont il va faire cette citation "Les morts ont donc bien tort de revenir"

Et c'est que le Coronel Chabert a été déclaré mort sur le champ de bataille et qu'il se pointe des années après (j'ouvre la parenthèse sur cet appel à mon neveu aussi des années après et la referme sur le fait qu'il me croyait lui aussi déjà mort) voulant retrouver femme et enfant et logis jusqu'à qu'il prenne conscience lui-même de ce qu'il n'est plus (que "le Coronel mort à Eylau") comme il le déclare à ses avocats avant de renoncer à toute tentative contre les vivants qui ont appris à se passer de lui, à vivre sans lui.

Il aurait fallu (à Luisa la veuve inconsolable), comme faisait les Egyptiens mais c'était seulement si le mort était un pharaon et qu'il commandait à ce que ses proches fussent enterrés avec lui, le jour du décès du défunt qu'elle accepte de mourir avec lui, et pour ne pas quitter la littérature nous diront que c'est au point culminant de l'émotion (sa mort) plus que de l'action mais on peut quand même faire référence au climax dont nous parlerons de la façon suivante: 

Il faut savoir qu'il représente le moment où la tension atteint son apogée, le protagoniste doit prendre une décision dont les conséquences seront difficile à annuler et cette décision est souvent d'enterrer son conjoint. Certes il y a le deuil qui connait un développement plus ou moins long (et fait l'objet dudit récit). Mais il y a surtout, et qui s'oppose avec le temps au climax, le dénouement, qui montre comment le conflit se résout et ce que deviennent les personnages, quand je n'ai pas encore fini ma lecture de Los enamoramientos ni ne sais ce qu'il adviendra de mes propres amours, seulement que je ne suis pas encore mort.  

samedi 24 octobre 2026

La beauté n'a pas de prix


"Il y a beaucoup de choses que tu n'as pas vues parce que cette beauté là si on n'a pas l'habitude de la voir on ne l'a voit pas". J'arrivais au bout de mon rêve comme on arrive au bout de sa vie quand je m'entendis dire cela, mais je ne pus en savoir davantage car la voix en moi s'absenta et il me fut impossible de renouer avec elle. Il était cinq heures vingt du matin et j'étais maintenant réveillé.

Pour la comprendre je me raccrochais à des choses qui m'étaient arrivées dans ma vie comme cette voiture que je n'avais jamais vue sinon le jour où je l'achetais aux douanes et que je commençais alors à voir partout et ne vois plus nulle part maintenant que j'en ai oublié jusqu'au nom, sans doute que je la trouvais belle alors, sans doute aussi que je l'avais trouvée comme dans un rêve et que je m'étais maintenant réveillé.

J'avais pris aussi l'habitude de la voir et j'ai perdu cette habitude, de sorte que je n'en vois plus et cela n'a rien d'étonnant: on passe devant des tas de choses sans les voir et c'est que souvent c'est la beauté de ces choses qui nous échappe parce que c'est la beauté qui nous les ferait regarder; la beauté et l'habitude, mais il fallait que je fasse ce rêve étrange et entende ces paroles pour que je les relie ensemble.

On serait habitué à une certaine beauté ou bien il y aurait une certaine beauté que l'on nous aurait habitué à voir ou encore on nous aurait habitué à voir la beauté comme cela de sorte qu'on ne la verrait pas autrement; on nous en aurait fait exister une ou deux, voire plus, tandis que tant d'autres n'existeraient pas pour nous. On serait limité en matière de beauté comme on est limité en tout.

On aurait fermé les yeux ou nous aurait fait fermer les yeux sur beaucoup de choses tandis qu'on nous forcerait à les maintenir ouverts sur bien peu de choses qui intéresseraient plutôt la société que nous; et ces choses y a qu'en rêvant que j'arriverais à les voir encore, comme dans ce rêve où je dus m'en étonner pour qu'il me fut dit: "il y a beaucoup de choses que tu n'as pas vues parce que cette beauté là si on n'a pas l'habitude de la voir on ne la voit pas".

Et c'est vrai qu'on ne regarde que tout ce qui est vendable, marchandable, qui a un prix, et que même si on nous dit qu'il y a des choses qui n'ont pas de prix c'est pour nous les faire payer plus cher encore ces choses, comme un luxe qu'on se payerait en se les payant, et qu'on les trouverait belles alors et alors seulement. Mais pour cela faut qu'elles soient rares, qu'on ait l'habitude de voir la beauté que dans les choses rares, de sorte à considérer que la beauté elle-même est rare, rare et cher.

Mais je voudrais revenir dans mon rêve, réentendre cette voix et revoir cette beauté que si l'on n'a pas l'habitude de la voir on ne la voit pas, enfin toutes ces choses que je n'aurais pas vues à cause de çà, de cette fâcheuse habitude qu'on a de fermer les yeux sur tous ce qui n'a pas un prix pour les autres et pour nous, qu'on voudrait être le prix de la beauté, qui est celui qu'on lui donne, que la société lui donne, comme de la rareté; alors que dans mon rêve elle m'était généreusement dispensée la beauté.

C'est comme les filles que je me disais: il y a combien de filles qu'on trouve jolies, que tout le monde trouve jolies, et que tout le monde pense qu'il faut y mettre le prix, et qui gagnent tous les prix de beauté, et qui font monter les enchères; tandis que la plupart on les trouverait plutôt laides, enfin pas belles, et que personne n'en voudrait sinon au rabais; quand dans mon rêve elles étaient toutes belles et n'avaient pas de prix.

vendredi 23 octobre 2026

L'écoute des hommes


Quand on est un homme, et j'en connais en ce sens de plus homme que moi, on ne regarde peut-être pas assez à l'intelligence de la femme, que la rencontre de l'homme et de la femme c'est aussi la rencontre de deux intelligences. J'aime en ce qui me concerne cette intelligence pratique dont il me semble manquer lui, l'homme, aussi que de cette perspicacité toute féminine dont je ferai grand cas ici.

Je dirai d'abord avoir un faible pour les femmes intelligentes comme on peut avoir un faible pour les femmes bien foutues; il m'importe surtout qu'elles soient bien foutues intellectuellement et je ne partage pas avec mes pairs l'idée que cette intelligence puisse nous être forcément contraire mais qui sait si complémentaire, et c'est de l'ignorer sans doute qui nous la rendrait contraire.

Et si nous faisons l'expérience des femmes elles font l'expérience des hommes, aussi peuvent-elles nous voir comme nous ne nous voyons pas, mais ce n'est pas forcément l'expérience du miroir qui serait là pour nous complaire en nous renvoyant notre image qui est celle que nous nous faisons de nous mêmes. Et pourtant d'elles nous pourrions tirer des enseignements comme celui qui me fut apporté par Odile.

Je ne le dirai cependant pas aussi bien qu'elle car "Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement" et ne peut le rendre qu'une mémoire défaillante et avant que cela se perde complètement pour un esprit qui ne s'y prête peut-être guère et c'est que les hommes, dit Odile, souvent feraient (histoire de se racheter) après (c'est-à-dire trop tard) ce que s'il l'avait fait avant aurait éviter le pire: la séparation.

Ce n'est pas que nous ferions tout de travers mais enfin pas toujours dans le bon ordre et que l'ordre semble être une priorité dans le bon ordonnancement d'une relation qui se voudrait pérenne; et qu'un manquement à l'ordre pourrait nous être fatal par ce caractère irréversible qu'à le temps qui semble compter davantage pour la femme que pour nous qui nous permettons avec lui quelques négligences non sans conséquences .

Aussi je reviens sur ce: "l'avait fait avant", et c'est parce qu'il était attendu avant, et qu'après c'était trop tard, que ce laps de temps entre l'avant et l'après, qui est la patience des femmes peut être par nous mis à trop rude épreuve; et que c'est les expectatives, les attentes, des femmes, que nous pouvons ignorer. Odile me remercia de mon écoute, serait-ce le meilleur compliment qu'une femme puisse faire à un homme? 

jeudi 22 octobre 2026

Remémoration


Pour me remémorer un film que j'ai vu la vieille je me demande où j'étais dans ce film et c'est dans une de ces banlieues pourries pour ne pas dire sinistrées par le quotidien, j'entends par là sa fréquentation et son abandon autant que sa maltraitance, et j'en parle comme je parlerais d'un être humain et de son vécu, quand l'être et le lieu ne sont pas dépareillés sinon par quelques touristes qui s'y seraient égarés.

Et ce fut le cas dans le film, et qui constitua d'ailleurs la matière du film: un couple turc et leur fille qui sans trop grande surprise s'y firent agressés, histoire que la fille en âge nubile à Sofia en Bulgarie puisse faire connaissance avec qui les secouru sous peine de quelques hématomes et en échange de sa gratitude, sentiment qui malheureusement n'eut pas le temps de s'épancher pour devenir le si attendu amour.

Amour qui peut fleurir dans les lieux les plus déshérités qu'on voudrait aussi croire les plus féconds et en des êtres qu'on disait ne pas dépareiller avec les lieux et c'était en l'occurrence un bulgare drogué à qui la méthadone ne suffisant pas s'adonnait à la boisson. Mais le père, et la fin sera aussi brutale que le début, précipita le départ après avoir demandé sur son lit d'hôpital et en vain à sa fille de couper court.

Ils devaient se voir le lendemain mais il n'y eut pas de lendemain, comme il n'y en a certainement pas en ces lieux ou nait l'amour aussi certainement qu'il y meurt, car comment pourrait-il y vivre longtemps; puis c'est toujours une tâche ardue pour le réalisateur de le faire durer ad aeternam, aussi l'on n'y coupe toujours court, qui plus est en des lieux si indésirables qu'on se demanderait comme le désir peut y naître.

Il n'empêche que le temps du film j'aurais été un peu ce jeune bulgare et un peu cette jeune turc et aurait un peu avec eux flâner et fleurter dans les bas quartiers de Sofia où cette forme larvée et à la fois florissante de la violence, le racisme contre les turcs, ferait rage; mais vraiment très peu, sans quoi il ne m'en aurait pas autant coûté pour me le remémorer.

mercredi 21 octobre 2026

Des êtres visionnaires parce qu'authentiques


Je crois pouvoir m'arrêter pour aujourd'hui à cette réflexion que j'ai eue et c'est qu'il nous arrive comme il arrive à notre société d'être à un moment de fracture et c'est avec nous-même comme la société avec elle-même, et j'insiste sur le mot fracture car ce n'est pas rien, et pourtant il passerait de nous inaperçu, ce moment de fracture, d'autant que nous en sortirions changé.

Il n'y aurait alors qu'une vision extérieure et postérieure qui pourrait en parler ainsi, et c'est historiquement parlant, et ce n'est pas comme nous pouvons parler de nous même qui sommes continuité de l'être mais de l'être changeant, qu'on pencherait pour dire imperceptiblement changeant, et c'est qu'effectivement nous ne nous en rendons pas bien compte, ne pouvant pas plus être extérieure à nous même que ne l'est la société.

Un sentiment, une intuition, tout au plus, de ce que quelque chose est en train de se passer, de ce que quelque chose est en train de nous modifier, mais sans davantage nous l'expliquer, seulement le vivre, nous sommes dedans, nous passons, nous changeons, et aussi bien nous ne changeons pas; mais le regard extérieur porté sur nous comme sur la société ne verrait que ce changement et rien d'autre.

Car ce ne serait qu'un instantané, qu'un instant fragmenté pris sur notre vie comme sur celle de la société qui est un tout, d'où la fiction de l'histoire et la réalité de notre propre existence qui fait que nous ne nous rendions à peu près compte de rien, d'aucun changement qui soit réellement changement dans le sens où nous en sortions modifié, plus le même.

Aussi seul un observateur extérieur peut s'exclamer: comme tu as changé! mais c'est aussi qu'il ne nous voit pas tout entier, du commencement à la fin, dans la continuité de notre vie; et pour ce qui est de la société il faudrait alors la voir aussi comme un être vivant qui a un début et une fin qui se tiennent comme nous nous tenons dans notre vie. Sinon c'est faire de notre histoire comme de l'histoire de la société une fiction.

Car nous sommes dans la société comme en nous même vivant, c'est-à-dire partie prenante, indescriptiblement liés, s'extraire de soi même comme de la société parait être une entreprise impossible, il n'empêche que des personnes comme Walter Benjamin, cet auteur du siècle passé et qui en avait prévu bien des malheurs, aurait cette capacité qu'on dira intellectuelle quand bien des intellectuels se sont fourvoyés, mais que je dirais plutôt intuitive et qui procèderait plutôt d'avoir collé au plus près de la réalité et d'eux-mêmes, des êtres visionnaires parce qu'authentiques.

mardi 20 octobre 2026

Faut pas rêver!


Toujours cette impression quand je reviens au roman de reprendre contact avec la réalité, et dire que les lecteurs passent pour des doux rêveurs quand le lecteur de roman est l'homme de tous les jours bien ancré dans son quotidien; il faut être passé par la philosophie et la poésie pour faire la différence de genre.

Le philosophe veut refaire le monde, avec le poète il l'idéalise ou le noirci, dénigre, calomnie, mais jamais n'y met vraiment les pieds: il est à hauteur d'idées et n'y descendra pas. Il y a bien un peu de poésie aussi qu'un peu de philosophie dans tout roman qui est un peu comme un pot pourri où l'on trouve de tout, mais c'est la réalité du vivant qui prédomine et à laquelle aussi il n'échappe pas, faut pas rêver!

Oui, contrairement à l'idée reçue tout nous dit dans le roman qu'il faut pas rêver comme ce qui arrive au rêveur. Oui, rien de mieux qu'un roman pour nous remettre les pieds sur terre, aussi beaucoup cherchent dans les romans des leçons de vie et ce sont en effet des expériences de vie qu'ils peuvent recevoir mais sans prendre de coups de bâtons.

Et c'est cette absence de coups de bâtons sans doute qui les fait passer pour des doux rêveurs, qu'on croit par la lecture les voir devenir et qu'ils deviennent très certainement s'ils finissent par croire que tout se passe dans la vie comme dans un roman qu'on lit sans prendre de coups de bâtons alors qu'ils pleuvent tout autour de nous. Non! faut pas rêver!

Le disent ceux qui aimeraient leur administrer ces coups de bâtons histoire de les ramener à la réalité et c'est en quoi l'on pourrait tout de même parler d'une réalité idéalisée puisqu'elle se passe de coups de bâtons; et il en serait ainsi si seul le lecteur en serait indemne mais non les personnages du roman et c'est à leur enseigne que le lecteur est enseigné.

Cette enseignement ne vaut cependant pas enseignement de vie, on est dans la fiction, et qui oserait par la suite se permettre ce que se permet un personnage de fiction il pourrait lui en coûter comme il en a coûté au personnage de fiction, tandis que comme il se contenterait de lire, ce qu'il fait, il ne pourra rien lui arriver; au cas contraire: faut pas rêver!

Faut pas rêver! sonnerait là comme un avertissement, une mise en garde faite aux lecteurs, à tout lecteur qui (oui, c'est ça) prendrait ses rêves pour la réalité, ses rêves étant bien entendu ses lectures qui sont comme autant d'expériences de vie, certes, mais sans les coups de bâtons. Alors, faut bien lire mais faut pas rêver! C'est autre chose la réalité de la vie que la réalité du roman, que de vivre à même la vie où les coups de bâtons sont bien ressentis.