jeudi 29 octobre 2026

La perte du sens humain


J'ai vu beaucoup d'hommes et peut-être encore plus de femmes perdus parce qu'ils n'avaient pas de grandes orientations à donner à leur vie, et, n'ayant pas de grandes orientations, ils n'avaient pas non plus de grandes destinées, et je crois pouvoir encore me compter au nombre d'entre eux quand quelque chose est pour moi en train de se dessiner mais que je ne saurais encore à point nommer.

Qui sait s'il leur faudrait une ou des règles de vie et non pas une ou des vies déréglées; seulement si elles étaient encore orientées elles pourraient prendre des chemins divers ou de traverses mais concourant tous à la même destination ou destinée. La société ne fait plus cela pour eux que de leur donner des règles à défaut d'orientation, aussi on peut les voir livrés à eux-mêmes et c'est un spectacle bien désolant à voir.

Et c'est un dommage certain pour l'humanité si l'on en vient à ce point de dégradation de l'humain qu'aucun homme ne puisse se reconnaitre en un autre homme et encore moins le prendre pour modèle; un monde ou la technique aura remplacé l'humain au point qu'il ne soit plus admiratif que de la technique et non point de l'homme, et je crois que l'on y vient non pas insensiblement mais sensiblement.

Sans doute que l'on peut voir comme le signe le plus révélateur de la perte du sens humain la perte du sens du sacrifice: plus personne n'est prêt à se sacrifier pour plus personne, ne considérant plus sa vie qu'individuellement, unique, indépendante et non liée, renvoyé comme il l'est à son bon plaisir, à sa bonne volonté, à son bien être; mais indifférent au bon plaisir, à la bonne volonté, au bien être, d'un autre que lui-même.

S'il n'y a plus de vertus il y a des vices, parce qu'ils font entre eux vases communicants, et que tandis que l'un se viderait l'autre se remplirait, et qu'il ne peut y en aller autrement parce que la nature humaine est une, et que si elle est changeante c'est bien seulement dû au fait de cet incessant passage des vertus aux vices et vis versa, si je puis m'exprimer ainsi (par la répétition et par la coordination).

Si je mange à plus faim, si je bois à plus soif, j'ai aussi perdu le sens de la mesure qui est aussi le sens de l'humain, et j'aime à me rappeler les Grecs (ceux de l'Antiquité) qui ne parlaient pas tant du bonheur que de l'équilibre, et comment obtenir l'équilibre sinon par la mesure, et c'est pourquoi l'on peut aimer aussi la justice et non pas l'injustice, tout cela est en l'homme qui, comme on le dit si bien, sait rester humain.

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