Une amitié est-elle possible entre hommes et femmes comme elle l'est entre les hommes et comme elle l'est entre les femmes, c'est-à-dire entre ceux du même genre masculin ou féminin, c'est une question que je me posai tout autant que je la posais à mon ami. Cela n'a à vrai dire pas levé en lui un grand enthousiasme, à croire que l'amitié entre hommes et femmes ne serait qu'un pis aller.
C'est en effet, je crois, que l'amour fait barrage à l'amitié, que l'amitié fait pâle figure à côté de l'amour, qu'il faudrait ne pas pouvoir envisager l'amour comme possible entre hommes et femmes pour que l'amitié seule possibilité, soit vécue avec le même enthousiasme qu'elle l'est entre personnes du même sexe.
Je ne fais que reprendre cette idée de degré à Simone Weil: "Car, bien que la laïcité ait excité un certain degré de ferveur presque religieuse, c'est par la nature des choses d'un degré faible… Si on habitue les enfants à ne pas penser à Dieu, ils deviendront fascistes ou communistes par besoin de se donner à quelque chose".
Cette citation peut sembler hors de propos quand la fin éclaire justement mon propos: "le besoin de se donner à quelque chose". Mais commençons par cette ferveur. Montaigne a beau nous parler de son amitié qui n'est pas une amitié commune, que dirait Aristote motivée par des intérêts communs, et qui faisait dire à Montaigne en se référant à La Boétie: "Parce que c'était lui, parce que c'était moi". Ferveur inégalée jusque-là.
Mais le besoin de se donner à l'autre nous ne le ressentons jamais aussi fortement que quand nous aimons l'autre, or je vois en ce besoin de se donner à l'autre comme un besoin nécessaire et naturel, que donc seul l'amour peut satisfaire, ou encore il n'y a que si l'on aime et par la force de l'amour que l'on en est capable (de ce sacrifice, de cet au-delà de nous même)
Que cet appel soit ressenti pour satisfaire au besoin de l'espèce, et cela satisfera aussi les mécréants, ou répondrait à un appel de nature plus transcendante, il n'en est pas moins que l'on comprend par là qu'il n'y a que dans des cas extrêmes que l'amitié nous porte à un tel degré, à une telle ferveur presque religieuse.
C'est pourquoi on peut ne pas ou difficilement supporter l'amitié sans se sentir frustré s'il y a cette possibilité d'aimer qui serait alors une possibilité frustrée, et c'est ainsi que je comprenais mon ami qui pourtant entretenait une amitié féminine mais qui aussi avait aimé; et c'est cette comparaison qui devait lui faire mal, et c'est à la lumière de cette comparaison qu'il devait juger de l'amitié entre hommes et femmes.
Je sais qu'il y en a qui penseront que c'est mettre sur le même plan ce qui n'y est pas: que c'est une chose éprouver de l'amitié et une autre éprouver de l'amour; mais si vous êtes capable du meilleur, et que vous ne vous appelez pas Montaigne, et que vous ne vous trouvez pas en présence de La Boétie, il vous faut savoir qu'une femme qui en appel à votre amour et non à votre amitié répond seul à ce besoin de se donner.
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