dimanche 1 novembre 2026

La condition ouvrière


Désormais à chaque fois que je penserais à la condition ouvrière je penserais à Odile et Armelle et à ce groupe d'ouvriers au café que je ne pouvais qu'entendre, moi mangeant à la table d'à côté, et eux parlant sans se gêner; Ce franc parler étaient bien celui d'Odile et d'Armelle, aussi que la manière d'aborder sans pruderie ce qu'on pourrait appeler les grands thèmes de la vie, ceux en tout cas où la leur de vie était centrée.

Maintenant si je pouvais résumer leur conversation je dirais qu'elle tournait invariablement autour des mêmes sujets: ça avait commencé par des propos licencieux, sur l'un d'eux et sa femme, puis on le laissa pour parler travail, puis on en revint à parler de femmes avant de reparler travail, puis maison, travaux d'intérieur, puis à nouveau de femmes puis de travail; c'est vrai que le mot travail revenait souvent, c'étaient des travailleurs.

Je me souvenais alors de mon vieil ami qui disait qu'on a fait des tas de films et écrit des tas de romans sur la condition ouvrière mais que rien ne dit que c'est la condition ouvrière mais plutôt comment on se la représente, nous petits bourgeois, car il faudrait pour cela que ce soit un ouvrier qui en parle, mais un ouvrier ça travail de ses mains; et c'est vrai que je les avais pas entendu parler de romans, pas plus que de films.

Et puis qui se réclame de la condition ouvrière sinon ceux qui n'en sont pas, parce qu'Odile et Armelle c'est un bon bourgeois qu'elles se cherchaient et l'ouvrier il aspire pas non plus à être ouvrier toute sa vie, j'avais même l'impression qu'ils le vivaient comme un pis aller, qu'ils l'étaient à défaut de mieux, en aspirant à mieux, et dire que moi qui les enviais je pouvais leur donner l'illusion du mieux.

C'est qu'ils avaient Odile et Armelle, qui malgré elles appartenaient à leur monde plutôt qu'au mien; et si je me mettais à parler cru, à les imiter, mais ce serait encore mal les imiter, je dirais qu'Odile et Armelle avaient plus besoin de leurs mains et de leurs queues, se prêtant mieux que les miennes à l'utile comme à l'agréable; qu'ils étaient pratiques, efficaces, et sans tant de blablabla.

C'est une chose prétendre à une autre condition que la sienne que d'être fait pour une autre condition que la sienne. C'est qu'on ne sait pas à quel point on y appartient. J'en avais cependant pris un peu conscience en les écoutant parler. J'aurais aussi voulu être comme eux; réparer la voiture d'Odile et d'Armelle car étrange coïncidence: les deux avaient eu des problèmes de voiture; c'est qu'on a les problèmes de sa condition. 

Aussi que les mêmes solutions qui sont celles de l'entraide et de la solidarité, Odile avait fait appel à un copain mécano; seulement question aspiration: les amants, les prétendants, il fallait qu'ils fassent illusion, l'illusion du mieux. Et j'avais un temps fait illusion, juste un temps, le temps que l'illusion se dissipe: je n'étais pas "the right man in the right place". J'étais juste un déclassé social, pas même un petit bourgeois.

J'aurais sans doute voulu non pas m'encanailler comme un bourgeois que je n'étais pas; mais si en épousant Odile ou Armelle j'avais voulu épouser la condition ouvrière je n'aurais pas tenu davantage qu'avait tenu Simone Weil à l'usine, elle qui avait pourtant épousé la condition ouvrière. Si elle avait voulu l'usine, l'usine n'avait pas voulu d'elle; si j'avais voulu Odile et Armelle, Odile et Armelle n'avaient pas voulu de moi.

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