samedi 24 octobre 2026

La beauté n'a pas de prix


"Il y a beaucoup de choses que tu n'as pas vues parce que cette beauté là si on n'a pas l'habitude de la voir on ne l'a voit pas". J'arrivais au bout de mon rêve comme on arrive au bout de sa vie quand je m'entendis dire cela, mais je ne pus en savoir davantage car la voix en moi s'absenta et il me fut impossible de renouer avec elle. Il était cinq heures vingt du matin et j'étais maintenant réveillé.

Pour la comprendre je me raccrochais à des choses qui m'étaient arrivées dans ma vie comme cette voiture que je n'avais jamais vue sinon le jour où je l'achetais aux douanes et que je commençais alors à voir partout et ne vois plus nulle part maintenant que j'en ai oublié jusqu'au nom, sans doute que je la trouvais belle alors, sans doute aussi que je l'avais trouvée comme dans un rêve et que je m'étais maintenant réveillé.

J'avais pris aussi l'habitude de la voir et j'ai perdu cette habitude, de sorte que je n'en vois plus et cela n'a rien d'étonnant: on passe devant des tas de choses sans les voir et c'est que souvent c'est la beauté de ces choses qui nous échappe parce que c'est la beauté qui nous les ferait regarder; la beauté et l'habitude, mais il fallait que je fasse ce rêve étrange et entende ces paroles pour que je les relie ensemble.

On serait habitué à une certaine beauté ou bien il y aurait une certaine beauté que l'on nous aurait habitué à voir ou encore on nous aurait habitué à voir la beauté comme cela de sorte qu'on ne la verrait pas autrement; on nous en aurait fait exister une ou deux, voire plus, tandis que tant d'autres n'existeraient pas pour nous. On serait limité en matière de beauté comme on est limité en tout.

On aurait fermé les yeux ou nous aurait fait fermer les yeux sur beaucoup de choses tandis qu'on nous forcerait à les maintenir ouverts sur bien peu de choses qui intéresseraient plutôt la société que nous; et ces choses y a qu'en rêvant que j'arriverais à les voir encore, comme dans ce rêve où je dus m'en étonner pour qu'il me fut dit: "il y a beaucoup de choses que tu n'as pas vues parce que cette beauté là si on n'a pas l'habitude de la voir on ne la voit pas".

Et c'est vrai qu'on ne regarde que tout ce qui est vendable, marchandable, qui a un prix, et que même si on nous dit qu'il y a des choses qui n'ont pas de prix c'est pour nous les faire payer plus cher encore ces choses, comme un luxe qu'on se payerait en se les payant, et qu'on les trouverait belles alors et alors seulement. Mais pour cela faut qu'elles soient rares, qu'on ait l'habitude de voir la beauté que dans les choses rares, de sorte à considérer que la beauté elle-même est rare, rare et cher.

Mais je voudrais revenir dans mon rêve, réentendre cette voix et revoir cette beauté que si l'on n'a pas l'habitude de la voir on ne la voit pas, enfin toutes ces choses que je n'aurais pas vues à cause de çà, de cette fâcheuse habitude qu'on a de fermer les yeux sur tous ce qui n'a pas un prix pour les autres et pour nous, qu'on voudrait être le prix de la beauté, qui est celui qu'on lui donne, que la société lui donne, comme de la rareté; alors que dans mon rêve elle m'était généreusement dispensée la beauté.

C'est comme les filles que je me disais: il y a combien de filles qu'on trouve jolies, que tout le monde trouve jolies, et que tout le monde pense qu'il faut y mettre le prix, et qui gagnent tous les prix de beauté, et qui font monter les enchères; tandis que la plupart on les trouverait plutôt laides, enfin pas belles, et que personne n'en voudrait sinon au rabais; quand dans mon rêve elles étaient toutes belles et n'avaient pas de prix.

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