Si je disais que l'homme ne peut pas ne pas travailler j'irais contre l'idée reçue qu'il y a des fainéants comme il y a des travailleurs, des gens qui aimeraient travailler et d'autres qui n'aimeraient pas travailler; mais c'est que l'on ne considérerait alors comme travail que celui qui serait imposé à l'homme et auquel certes certains se soustrairaient.
Mais le travail envisagé dans un sens plus large comme toute activité que l'homme se proposerait d'avoir, à cela l'homme ne peut s'y soustraire parce que naturellement il y est porté non seulement par le besoin de se nourrir et de se lotir mais par cette inquiétude comme par cette curiosité qui l'anime, car si le premier fait de lui un Homo faber la seconde fait de lui un Homo sapiens.
S'il s'est détourné du travail c'est qu'on l'a détourné d'un travail qui lui correspondait: c'est-à-dire répondant à la fois à la nécessité de se nourrir et de se lotir parce que constatant que ni il le nourrit ni il lui permet de se lotir comme de ses propres mains il l'aurait fait; comme ne répondant pas non plus à son inquiétude ni à sa curiosité tout aussi naturelle.
La maladie du travail c'est pourtant fort répandue et doit nous interroger sur ce travail qui nous rend malade, qui fait que l'homme qui ne peut pas rester sans travailler, (et l'on rejoint Pascal quand il affirmait que: "Tout le malheur des hommes vient d'une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre"), ne peut qu'être malade s'il préfère garder la chambre.
La maladie du travail, on l'aura bien compris, c'est le chômage, et le chômeur celui qu'on accuse de ne pas vouloir travailler, et il faut en effet qu'il soit bien malade pour cela qui est de garder la chambre. Voyez le retraité, il n'y a pas plus occupé qu'un retraité. C'est que si la société ne lui donne pas de travail il s'en trouve, il trouve à s'occuper.
Il se peut néanmoins qu'il y en ait à qui la société ayant toujours donné à quoi s'occuper rendus à s'occuper eux-mêmes ne trouvent pas meilleur emploi que celui que la société avait fait d'eux; mais, pour la plupart, ayant été par elle fort mal employé, il ne leur sera pas difficile de trouver mieux: c'est que le travail qu'impose la société se serait par trop éloigné du travail que l'homme s'imposait à lui-même.
Si l'on part de l'homme primitif on le voit occuper à se nourrir et à se lotir, occupation toute naturelle ou qu'exige de lui sa nature d'homme aussi bien qu'une nature environnante qui le lui en fourni les moyens. Maintenant, si l'on substitue à cette environnement naturel l'artificiel société, voilà ses exigences à la fois décuplées et dénaturées, aussi que le travail de l'homme décuplé et dénaturé.
C'est que le travail s'est trop éloigné de l'homme pour qu'il en voit le bénéfice quand ce ne serait d'abord que de l'occuper, car si l'oisiveté est bien la mère de tous les vices c'est qu'elle ne répond pas davantage aux besoins de l'homme; il n'empêche que s'il tombe dans ce désœuvrement qui lui sied si mal c'est à défaut d'un travail qui le nourrit au sens propre comme au sens figuré, physiquement et moralement.
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