mercredi 1 mai 2024

Le Cortijo


Le Cortijo il aurait dû être à lui. C'était trop tard maintenant. Mais jamais comme maintenant il avait su que le Cortijo il aurait dû être à lui après avoir été au père puis à la mère. La mère c'était même la dernière a y être resté, mais tout le monde savait déjà que la mère y resterait pas. Elle était trop belle encore la mère. Elle cherchait encore trop les hommes la mère. Et il y avait que des pecnos autours. C'étaient pas des hommes pour la mère qui un jour se retrouva à Benidorm. Benidorm cette enclave étrangère en Espagne avait dit son ami Alfonso. Et c'était vrai, parce qu'une fois il y était allé lui à Benidorm y voir la mère, et il y avait vu pratiquement que des étrangers, quelques Français, des Anglais, des Allemands aussi, et surtout des Hollandais qui y avaient leur propres cafés pour y jouer à des jeux de société et y danser des danses de salon ou plutôt de bal musette, et ils avaient aussi à Benidorm leurs agences immobilières ou des compatriotes les abusaient, et tout ça parce qu'ils parlaient la même langue qu'eux, ce qui les mettait en confiance. Là-bas la mère avait pu rencontrer des hommes et oublier le Cortijo. Bientôt elle le vendrait sans que lui en sache jamais rien pour acheter à Benidorm. On la tromperait à elle aussi et pas que les hommes et aussi pour son argent. Mais entre-temps la mère elle vivait sa vie de femme plutôt que mourir dans ce trou perdu, ce trou à rats, ce trou à pecnos, dont elle avait eu le temps de faire le tour. Il était aussi passé la voir au Cortijo quand elle y était encore et avait vu qui elle fréquentait la mère, et c'était pas beau à voir tous ceux qui avaient échoués là, de vrais épaves et pas que gorgés d'eau. Puis la plupart avaient encore une vieille femme. Elle était bien placée pour le savoir la mère que les femmes ça survit à leur bonhomme, et c'est que souvent ça leur mènent la vie dure à leur bonhomme les femmes, et ça on oublie trop de le dire parce qu'on plaint beaucoup les femmes, et lui il avait beaucoup plaint sa mère jusqu'à ce qu'il comprenne qui c'était sa mère, et si elle l'avait été à plaindre c'était plus le cas depuis que le père avait décédé. Le père il lui aurait bien laissé à lui le Cortijo. Il se rappelait encore l'air tout étonné du père malade à en crever qui le regardait à lui piocher dans le béton pour faire une tranchée, et c'était bien le dernier travail de force que le père lui demandait, et c'était pour y planter une rangée d'arbustes, une haie qui cacherait la maison et lui apporterait un peu d'ombre et de fraîcheur, parce que la grande terrasse en ciment elle chauffait trop au soleil d'Andalousie. Y avait bien le grand réservoir d'eau pour les avocatiers qui demandaient beaucoup d'eau mais pour se rafraîchir on pouvait y piquer une tête et s'y baigner comme dans une piscine. C'était sur une montagne qu'il se trouvait le Cortijo. On voyait Motril tout en bas qui était la ville la plus proche et la mer un peu plus loin. Des cultures en espaliers descendaient comme on descend quand on fait de la plongée, et c'est par paliers qu'elles descendaient jusqu'à la ville et plus bas jusqu'à la mer, mais on pouvait y plonger directement, sans respecter aucun palier, dans la mer de préférence, son regard, parce que ce que la ville offrait à voir c'était pas ce qu'elle avait de plus beau à montrer, la lisière de la ville ça jamais été aussi beau que la lisière des bois, ça ce saurait si les hommes avaient fait mieux que la nature, et c'était la périphérie poubelle de Motril, malfamée et mal logée qu'on y voyait comme en toute ville qui ne se respecte pas, parce qu'il y a pas une ville qui se respecte, parce que si elles se respectaient les villes elles feraient plus attention à leurs entournures quand elles sont plutôt mal à l'aise, comme gênées aux entournures les villes, et là-haut on avait aucunement envie d'y descendre à la ville, la ville elle invitait personne à y descendre vu comment elle se montrait aux yeux de tous que s'en était un spectacle affligeant pour celui qui s'en approchait. C'étaient les hommes qui avaient fait descendre la mère à la ville, mais lui c'était pas une femme et il serait pas descendu à la ville. Le père qui était pas bête il avait peut-être senti déjà que lui l'aîné y aurait pu y vivre au Cortijo, parce que lui il s'y sentait pas encore prêt à y vivre au Cortijo, et il comprenait même pas pourquoi il venait y aider le père, et ce qui se passait en lui pour qu'il pioche si fort, et on aurait dit qu'il était animé d'une grande rage qui aurait voulu faire sauter en éclats tout le béton qu'on y avait mis sur cette terre qui n'arrivait même plus à respirer, et c'était que lui aussi il n'arrivait même plus à respirer en ville, mais ça il le savait pas encore. C'était en région parisienne qu'il habitait. Et quand il se retrouvait au Cortijo il ne pouvait pas comprendre qu'on y fit encore la préférence au béton. Le béton c'était pour la ville et s'il ne voulait plus de béton c'était peut-être bien qu'il ne voulait plus de la ville. En une demi-journée il avait tout fait sauter et y avait plus qu'à planter. Le père disait qu'il verrait pas pousser ces arbres. C'est toujours ça qu'il disait le père mais personne n'y croyait. Faire sauter le père c'était plus dur que faire sauter le ciment. C'était un monument indéboulonnable le père. C'était le père comme ces tyrans que seulement une fois mort on osait déboulonner leur statue. Le père il avait vécu à la ferme quand il était gosse et c'était en Algérie de l'autre côté de la Méditerranée, c'est pourquoi à la retraite il avait pensé acheter le Cortijo. Mais le père du père du père il venait de cette terre, de ce côté-ci de la méditerranée, et pas de l'autre. C'était comme si après des générations les choses rentraient dans l'ordre, après tous ces bouleversement de l'histoire qui sont le fait des hommes, et c'était comme si la nature reprenait toujours ses droits mais aussi les hommes qui lui appartenaient plus qu'ils appartenaient à l'histoire. Comment lui il aurait pu expliquer tout ça? Comment lui il aurait pu faire croire que c'était pas lui mais tous ce qu'il y avait en lui, et il aurait aussi bien pu dire, mais on l'aurait encore moins cru, que c'étaient tous ceux qu'il y avait en lui qui réclamaient le Cortijo. Il avait toujours ressenti les choses de façon obscure et avait encore moins cherché à se les expliquer, et surtout pas à les commenter aux autres parce qu'on l'aurait fait enfermé, il passait déjà pour un demeuré pour toutes ces choses qu'il sentait obscurément et qui par conséquent brouillaient tout en lui, comme s'il était traversé par trop d'ondes qui l'empêcherait de raisonner clairement, d'émettre clairement un raisonnement. Mais il n'y avait pas de doute les esprits des ancêtres réclamaient le Cortijo parce que c'est là qu'ils se sentiraient le mieux et il avait dû déjà commencer à les sentir se manifester en lui, bien que trop faiblement alors, pour avoir songer ne serait-ce qu'un instant au Cortijo comme à un lieu de vie quand sa vie jusque là s'était écoulée en ville, plus entourée de béton que d'arbres et de plantes. Le Cortijo il avait été vendu sans qu'il le sache après la mort du père et le départ de la mère pour Benidorm et il était trop tard maintenant et les esprits étaient condamnés a errer comme des âmes en peine, des exilés qu'ils devaient se sentir, qui auraient plus jamais de terre à eux. Le Cortijo il avait dû être vendu à un Anglais ou bien à un Hollandais, peut-être à un Allemand, qui sait si à un Français, et Alfonso il dirait que c'est une enclave étrangère en Espagne le Cortijo, ce qu'il aurait jamais dit Alfonso du vivant du père qui parlait aussi naturellement l'espagnol qu'il avait parlé l'arabe quand il était de l'autre côté de la Méditerranée.

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