Etrangement il ne s'était jamais senti seul ou jamais aussi accompagné que quand il était seul, et c'était pour cela qu'il s'était mis très jeune à aimer sa solitude qui était cette étrange présence qui le réconfortait, tous les gens qui aimaient la solitude devaient, pensait il, aimer comme lui cette étrange présence qui le réconfortait. Il ne croyait pas en Dieu. Il n'avait pas besoin de croire en Dieu. C'est bon pour les gens qui se sentent seul Dieu, ou pour les gens qui ont peur de mourir, mais dans cette étrange quiétude qui l'envahissait aux moments les plus désespérés aussi quand ceux où il était le plus seul il se sentait plus libre que jamais et de la peur d'être seul et de la peur de mourir. C'est pourquoi aussi et bien plus tard, quand il se mit à chercher dans les livres ce que ses proches n'étaient pas à même de lui apporter, il avait aimé cette phrase qu'aurait dit Kant: "le ciel au-dessus de moi et la loi morale en moi", parce que s'il avait pu exprimer alors son état dans ces moments là c'est ce qu'il aurait dit tant il se sentait investit par quelque chose de bon en lui et tant le spectacle de la nature le réjouissait comme si à chaque fois il le voyait pour la première fois, comme s'il lui apparaissait comme quelque chose de vivant à côté de lui et non pas comme l'habituel décor qui présidait à sa vie, et le ciel ouvrait alors son grand œil sur un monde qui s'animait, et il se mettait alors à regarder le ciel comme jamais il ne regardait le ciel et comme si le ciel à son tour le regardait.
Le jour de sa libération, et il devait à peine avoir douze ans, fut celui où il perdit en même temps une mère et un frère, non pas qu'ils ne vécurent encore bien longtemps après, mais plus pour lui qui les perdit le jour où la mère demanda au frère de le frapper et où le frère comme un chien que son maître aurait lâché se jeta sur sa proie qui ne s'y attendait pas. Seul le père avait autorité pour lever la main sur lui, mais il s'était absenté et il n'entendit pas qu'il eut déléguer son pouvoir et son autorité à quiconque d'autre. C'était un être aimant et les êtres aimant ne peuvent pas comprendre qu'il put exister des êtres qui ne le soient pas, surtout quand c'est de ces mêmes êtres que l'on attend de l'amour, qui sont censés vous en dispenser; et il aimait sa mère parce qu'elle était sa mère, et son frère parce qu'il était son frère, sans chercher d'autre explication à ce qu'il ressentait pour eux, et il s'expliquait encore moins que ce ne soit pas réciproque et naturel. Il était plutôt chétif et de santé fragile. Le soleil de Nouvelle Calédonie avait concouru certes à ce que l'asthmatique à qui une infirmière venait régulièrement faire sa piqure tandis qu'ils habitaient encore ce petit village pluvieux de Normandie ne soit, et malgré son absence, plus sujet à aucune crise d'asthme, mais il était toujours ce petit être frêle à qui rien de ce qu'il pouvait manger ne profitait. Arrête! dit la mère, il ne faudrait pas qu'il meurt. La mère comme si elle eut tenu le frère en laisse se retira avec lui dans la maison, cette grande bâtisse blanche, et le soleil qui se réverbérait dessus lui fit mal aux yeux, quand il se releva il voulu s'en éloigner. C'était la première fois qu'il se sentait aussi seul, et pour la première fois il fut saisi par cette étrange quiétude, étrange parce que inattendu, non pas qu'elle lui fut étrangère, bien au contraire, car il sentit cette présence au plus profond de lui-même, et tout autour de lui s'animait. Il pleuvait beaucoup ce jour là, une pluie fine et douce et chaude dont il ne cherchait pas à se protéger, comme la nature ne cherchait pas à s'en protéger car les eaux avaient commencé à monter, et il les voyaient avancer lentement vers lui qui se trouvait maintenant au pied de l'école qui donnait sur la rivière. Il ne saurait dire combien de temps il restait là à regarder tout ce que l'eau avait rendu mouvant pour ne pas dire vivant. Il aimait l'eau. Il avait toujours aimé l'eau et l'eau venait à lui avec toutes ces choses qu'elle emportait avec elle comme si ce fut pour lui offrir. Il avait un peu marché puis s'était assis, c'était contre un baraquement en bois qu'il s'appuyait, la partie la plus ancienne de l'école, l'autre était en béton armé, et celle qu'il préférait, comme à son âge on préférait la mère au père, le bois aussi était vivant qui se gonflerait en présence de l'eau pour l'accueillir aussi, pour s'en imprégner comme s'en imprégnait déjà ses vêtements trempés. Il ne pleurait pas. Ce qui dégoulinait sur son visage c'était l'eau de la pluie, d'une pluie fine et douce et chaude, et c'était sa caresse qu'il sentait sur sa peau. L'eau allait tout laver, toute cette boue qu'il y avait dans ce village, et peut-être tout emporter aussi sur son passage, peut-être qu'il rejoindrait la mer qu'il savait être derrière, jamais très loin, et qu'il aimait tant, c'était aussi comme une présence, qu'où qu'on soit sur l'île on pu ressentir. A toutes ces choses il y pensait sans vraiment y penser, il en était comme imbibé, elles étaient en lui qui ne serait plus jamais seul depuis qu'il les avait senti en lui, et non en dehors, comme elles apparaissaient à tout le monde, mais plus à lui. Il n'aurait plus peur de la nature parce qu'il le savait maintenant il était la nature et toute cette force l'emplissait, le réjouissait, il souriait maintenant, tout son contentement était tout le contentement de la nature, et c'était un contentement que rien ne pouvait retenir. Puis ces yeux se levèrent vers le ciel, il voulait voir le ciel et le ciel c'était comme déchiré pour qu'il le vit, cela l'emplit de la plus profonde gratitude, comme il aimait voir le ciel, la mer n'était que le miroir du ciel, qu'il s'était dit, son faire valoir, mais quand on pouvait voir directement le ciel il fallait pas s'en priver, et désormais il pouvait voir le ciel, c'était un jour nouveau, c'était le jour de sa libération, où tout lui était autrement visible, où il pouvait enfin tout voir avec les yeux de l'âme, mais il n'aurait su dire cela car il ne croyait pas à l'âme, chez lui on ne croyait pas à l'âme, mais il n'aurait non plus su le dire différemment parce qu'il lui semblait tout voir avec d'autres yeux, des yeux qui enfin se réjouissaient de voir, parce que tout était présence au monde. Jamais il n'avait aimé aussi fort la vie. Il regrettait aussi de ne pas être Kanak parce que les Kanak croyaient aux esprits et que cela aurait expliqué comment il ne pouvait pas se sentir seul, comment il ne s'était jamais senti aussi accompagné, et ce serait qu'il sentait la présence des esprits, mais cela non plus il ne pouvait pas le dire car c'était un petit blanc, un "zoreil", à qui on avait dit qu'il n'y avait qu'un Dieu et que ce Dieu c'était le Dieu des croyants parce que pour les autres il n'y avait pas de Dieu, il n'y avait que les parents, mais son père était parti à la ville avec le petit et l'autre frère et la mère qui étaient bien contents qu'il ne soit plus là avec eux n'étaient même pas eux partis à sa recherche, ils n'auraient pas eu long à le chercher sinon, parce que c'était une île et parce qu'il ne cherchait pas non plus à s'enfuir. La nuit commençait à tomber comme elle tombait sous les tropiques, brutalement, sans crier gare, mais il n'avait pas peur qu'elle le trouva là où peut-être il verrait les esprits Kanak et l'eau monter, comme une couverture que les esprits Kanak tireraient à lui pour qu'il ne prenne pas froid, et le lendemain où les jours suivants, quand l'eau se serait retirée, quand l'école rouvrirait ses portes et que son père le directeur d'école viendrait voir la maîtresse des petites classes qu'abritait le baraquement en bois et qui était sa mère, il trouverait peut-être là dehors avant de franchir la porte et tout contre, comme blottit, son petit corps malingre que les eaux auraient bercé avec dans des yeux grands ouverts une lueur de bonheur au lieu et place de ce regard triste qu'on lui avait toujours connu.
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