samedi 27 avril 2024

La parole humaine


A nouveau il entendait gémir à l'étage du dessous. Ils devaient être de retour de vacances, car il ne les avait pas entendu gémir depuis un bon bout de temps quand c'était pratiquement tous les jours qu'il les entendait. Bientôt leurs gémissements s'éteignirent. Peut-être que s'il avait assisté à la scène il aurait davantage apprécié. Ce n'est pas que c'était un voyeur. Mais il pensait que quand il manquait l'image on était moins pris par l'événement, moins hypnotisés. Que c'était comme à la télé qu'il entendait souvent parce qu'elle restait en marche tandis que lui préférait prendre un livre. Il se disait aussi, alors que ne lui parvenait que le son, et c'était souvent un bruitage infernal, aussi que l'expression trop vive et stupide d'émotions, qu'il fallait être bête pour se faire prendre par ça, oubliant combien de fois il avait été attrapé, mais c'était par l'image qu'il se disait qu'il avait été attrapé: loin des yeux loin du cœur. Il y avait autre chose encore. Maintenant c'était le bruit dans les tuyauteries. Tout cela avait de quoi ôter tout romantisme à la chose. C'était la chose dans toute sa crudité. L'hygiène nécessaire et consécutive à l'acte allait le lui rendre presque répugnant. Il avait chez les animaux un caractère reproducteur. Et il pensait à la position de l'église, que ce caractère reproducteur serait ce qui le sauvait de l'ignominie. Jamais jusque là il n'avait pensé que de ne pas faire ça pour avoir des enfants serait sale, que les enfants plus que l'eau dans les tuyauteries pouvaient nous laver de l'acte qu'on dit amoureux. Et tout ça parce que mis à distance de cet acte dit amoureux il n'en avait entendu que les râles et autres bruits gutturaux et que ça lui avait fait comme quand il entendait la télé sans la voir, et qu'il s'était dit que c'était bête ce qui passait à la télé et qu'il ne s'y ferait plus prendre, sans compter que souvent c'était sordide, plus sordide que dramatique. Et c'était toute la vie de l'espèce qui lui apparaissait maintenant comme sordide et encore plus si elle se vautrait dans la fange de son propre plaisir quand tout ce qui pouvait l'en excuser c'était la nécessité, et il voyait alors l'amour comme il ne l'avait jamais vu auparavant: comme une fiction au même titre que la télé, une fiction qui nous entretenait loin de la réalité du monde et de ces nécessités, une fiction qui dès qu'on était privé de l'image se révélait dans toute son absurdité, sa bêtise crasse qu'il aurait dit. Son coloc le soustrait à ses pensées par ces reniflements et raclements de gorge, aussi qu'à nouveau le bruit de l'eau dans les tuyauteries, parce qu'il faisait ses ablutions avant la prière. Il regrettait alors presque les deux tourtereaux de l'étage du dessous. Mais que ce soit pour la prière ou pour l'amour qu'il se disait, c'était insupportable et inhumain, car tous ces bruits qui n'arrivaient pas a être des sons articulés l'exaspéraient au plus haut point. Quel animal ce coloc! Quels animaux ces voisins du dessous! Il ne voyait là qu'éruptions et éructations dont la fréquence et la régularité le mettait à la torture, le supplice de la goutte d'eau c'était rien à côté de ce que lui faisait subir cette bande d'animaux. Elle avait bon dos la religion ou l'amour qui dissimulait, qui n'avait d'autre but que de dissimuler l'animalité comme la fiction dissimule la réalité, mais très mal, très mal qu'il se disait dès qu'on prend un peu de distance, dès qu'on se soustrait à l'image, à son pouvoir hypnotique, et n'entend plus que les sons, des sons qui ne sont même pas des sons articulés. Il fallait absolument qu'il pense à d'autres bruits et il se mit à penser au bruit que fait le cœur et au bruit que fait la vague. C'était de loin le bruit renouvelé de la vague qui l'emportait mais était-ce parce qu'il la voyait en même temps qu'il l'entendait, et qu'il préfèrerait voir la vague mourir et renaître que voir un cœur battre, un cœur qui à chaque fois semble s'arrêter et à chaque fois repart. Mais ce qu'il préférait à tout c'était d'entendre les gens se parler. Il aimait les mots que l'on prononça et dans l'amour les mots d'amour qui seraient à ses yeux comme à ses oreilles plus beaux que l'amour lui-même, et dans la prière les mots de la prière plus que la prière elle-même. La parole humaine, voilà ce qu'il aimait.

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