vendredi 26 avril 2024

Pourquoi m'as tu abandonné


"Pourquoi m'as tu abandonné" avait dit la mère quand le père était tombé gravement malade. Ignorait elle qu'elle venait de prononcer les paroles du Christ sur la Croix. On l'avait pourtant mise chez les sœurs pour qu'elle détourne ses regards des hommes et les porte vers Dieu le père, et c'est pourquoi ça ne lui avait pas plu à la mère qu'on la mette chez les sœurs mais elle avait parlé comme le Christ, comme lui elle s'était senti abandonnée. A moins qu'on ait jamais vraiment le droit à la parole. Qu'y est trop de gens qui aient besoin de s'exprimer à travers nous. Parce qu'ils sont morts inutilement. Et qu'ils l'admettent pas. Et qu'ils abdiquent pas de sitôt. Et qu'ils veulent poursuivre leur vie en nous. Le Christ c'était un homme comme les autres après tout. On porte tous sa croix. La mère aussi elle avait porté sa croix. Et il pouvait bien parler à travers elle au moment où sa croix lui avait pesée à la mère. Mais elle avait eu du culot quand même que de lui reprocher de l'abandonner au père quand il avait déjà fort affaire avec cette maladie qui lui était tombé dessus. Sans doute qu'il lui tombait moins dessus à la mère alors et que ça ça devait lui manquer. D'ailleurs elle avait pas tarder après à se retrouver quelqu'un qui puisse lui tomber dessus de temps en temps. C'était une petite femme comme on les aimait alors, un peu grassouillettes. Elle avait aussi de grands yeux verts. Il n'y avait jamais pensé que comme on pense à une mère, mais il devait reconnaître qu'elle plaisait aux hommes, qu'elle devait savoir y faire avec les hommes. Quant aux enfants ils ne l'intéressaient pas, en tout cas pas tant qu'ils aient atteint cet âge où ils commencent à être des hommes. Alfonso, son ami d'enfance, juste après la mort du père, et tandis qu'il était encore lui avec la veuve joyeuse était passé le voir, qu'elle l'avait même trouvé pour la première fois charmant, "il est charmant ton ami" qu'elle lui avait dit, c'est que c'était plus un enfant Alfonso ou qu'elle ne voyait plus en Alfonso l'enfant qu'elle avait toujours vu. Puis des hommes mûrs étaient venus au domicile, dans cette maison de vacances qui avait été la dernière demeure du père, et était maintenant la maison de la mère, lui rendre visite, puis elle lui avait demandé à lui de partir maintenant que le père était parti, il avait bien aidé et elle se sentirait pas abandonné s'il partait maintenant, alors il était parti. Il n'avait d'ailleurs plus l'âge d'être avec sa mère. Même le petit elle l'avait plus voulu. Lui qui était le portrait tout craché du père elle l'avait plus voulu. La mère ce qu'elle voulait c'est refaire sa vie. Personne l'aurait compris. Allez leur faire comprendre qu'avant d'être une mère ça avait été une femme. En fait elle avait jamais su s'y faire à ça d'être une mère. Elle avait fait avec. Mais c'était pas en elle. C'est pas en toutes les femmes d'être mère. Les femmes elles ne naissent pas mère. On ne nait pas mère on le devient aurait dit… Mais sa mère à lui elle était jamais vraiment devenue mère. "Pourquoi m'as tu abandonné" qu'il aurait pu lui dire le jour où on l'avait mis à l'internat ou bien avant quand on l'avait laissé à la grand-mère mais il avait pas encore l'âge de parler pour le dire. C'étaient même pas des souvenirs, ça lui avait été rapporté qu'il avait été abandonné à la grand-mère. Est-ce qui pouvait lui en vouloir pour ça: si trop jeune elle avait été mère, si elle avait été mère avant que d'être mère. Y a Stromae dans sa chanson Papaoutai qui dit "Tout le monde sait comment on fait des bébés/ Mais personne sait comment on fait des papas", alors des mamans encore moins. Les filles faciles ça tombent facilement enceinte, après ça se complique. Mais avec la grand-mère ça avait pas été facile pour la mère. Il avait fallu se marier avant. Et ça avait été le père le premier à l'engrosser. Et elle était toujours pas mère pour autant. Pour lui qui avait été le premier. Pour le deuxième ça avait pas été beaucoup mieux qui l'avait suivi d'un an à l'internat. Il avait fallu attendre le petit qui était lui jamais allé à l'internat. Mais après la mort du père elle avait plus voulu du petit non plus. C'était la jeune fille qui renaissait de ses cendres ou qui se refaisait une virginité après tous ces enfantements et les infanticides auraient pu suivre mais y avait juste à pas être mère: les enfants ça peut s'élever tout seul, qu'elle avait dû penser la mère. Et c'est bien l'impression qu'il avait eu: de jamais avoir eu de père, de jamais avoir eu de mère. Mais il était jamais arrivé à dire au père ce qu'avait dit la mère: "pourquoi m'as tu abandonné". Et elle avait pas pris une rouste la mère pour avoir dit ça.

Juste ce jour-là, sur la piste à horaires où on pouvait circuler que dans un sens de telle heure à telle heure, après ça circulait dans l'autre sens, et il fallait toujours faire gaffe aux retardataires parce que la piste elle était pas assez large pour qu'on se croise, pourtant le père il avait arrêté la voiture pour le battre parce qu'il avait juste dit: pourquoi on l'emmenait à l'internat à Nouméa s'il y avait plus près Bourail où La Foa ou plus près encore et qu'il pourrait alors rentrer à la maison presque tous les soirs ou au moins le Week end, qu'à Nouméa il les verrait plus pendant des mois, et ce fut le cas. Mais ça l'empêcha pas au père, pas plus que la circulation qui allait reprendre dans l'autre sens, de défaire sa ceinture en lui criant de pas bouger pour que paralysé de peur il puisse recevoir les coups de ceinture et il y alla pas de main morte le père que ce fut comme un souvenir de lui pour quelques semaines qui furent ses premières semaines d'internat. Ils avaient quittés la France y a pas longtemps pour la Nouvelle Calédonie, la France où il y avait la grand-mère et les oncles et les tantes et les cousins et les cousines, pour la Nouvelle Calédonie où y verrait même plus ses parents, sa mère surtout allait lui manquer, mais elle disait rien sa mère tandis que le père frappait, frappait, frappait, frappait, qu'on aurait dit qu'il allait jamais s'arrêté, qu'on aurait toujours dit ça à chaque fois qu'il frappait et c'était fort, on aurait dit aussi qu'il frappait de toutes ses forces le père. Sur la route après il avait pas eu le courage d'ouvrir la portière pour se jeter mais il y avait pensé. Non l'infanticide n'était pas loin mais il aurait fallu que ça vienne de lui ou que ça passe pour un suicide. Quand la femme elle veut pas, elle veut pas, qu'on lui fasse pas faire ce qu'elle veut pas. Sa mère elle l'avait pas voulu. Pas plus qu'au frère qui viendrait un an après. Peut-être, et encore ça reste à voir, au petit quelques années plus tard, et que le père ne pèse plus cent kilos, et qu'il soit devenu directeur déchargé de classe, et qu'ils décident de garder le petit avec eux et de l'emmener partout avec eux, tandis qu'il y aurait après l'internat la colonie de vacances pour les deux autres qui verraient pas de l'année leurs parents parce qui seraient partis avec le petit en Australie, y aurait aussi le Mexique. Enfin, il savait plus très bien, parce que ça avait jamais été sa vie à lui la vie de ses parents et la vie du petit. Ou comme des vies parallèles qui seraient plus jamais amenées à se croiser. Le père avait donc décédé. La mère après l'héritage du père n'avait plus donné signe de vie. Les frères qui n'avaient jamais été assez frères, le second et lui avaient été des frères ennemis, quant au petit il n'avait pas de frères puisqu'il avait été fils unique, ne se reverraient pas. La déréliction, parce qu'il avait jamais osé parler d'abandon il préférait encore parler de déréliction quand il pensait à ce sentiment qui ne l'avait jamais quitté, et il se disait encore que c'était plus fort encore, parce qu'il voulait que ce soit plus fort encore que ce que sa mère ait jamais ressenti. Mais les femmes c'est les femmes elles sont pas capables de supporter plus, tandis que lui ce serait un champion de la déréliction. Non, il ne dirait pas ce qu'avait dit sa mère et avant sa mère le Christ: "pourquoi m'as tu abandonné" 

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