samedi 11 avril 2026

Une vie à raconter


S'il avait à raconter sa vie il dirait qu'il était arrivé trop tard sur les bords de Marne, à l'heure où les couleurs se publient et se marient avec le noir. De la nuit ovulatrice et copulatrice nonobstant sortirait d'autres journées ensoleillées. Mais lui toujours tardivement irait dans la vie la gueule enfarinée de blanc bec nouveau né. C'est qu'il faisait leçon de ténèbres plus que de clartés tandis que de plus fortunés brillaient au soleil levant comme au soleil couchant.  Parmi tous ces seigneurs il était monseigneur à la triste figure qui arpentait les quais de Marne comme quelqu'un à la recherche de ce que le monde ne pourrait plus lui offrir et qu'il y avait certainement perdu depuis longtemps et peut-être depuis toujours, qu'il ne saurait plus s'il l'avait jamais su, en préciser la nature.

Il avait de toute façon toujours été à côté de la plaque, de cette plaque qu'on appelle autrement la planche à billets dans la plus totale méconnaissance de son cours qui était le cours de la vie, tel qu'on l'estimait et par conséquent fauché jusqu'à ce que sa vie se mit à répondre à cette expression: aux innocents les mains pleines, ce qui le laissa pantois quoiqu'il ne se pendit pas pour autant. C'est qu'il n'avait jamais considéré que le cours des gens plutôt que le cours de l'argent, leur évaluation aussi que leur dévaluation, aussi que leur inflation car les gens ne se prenaient plus pour n'importe qui, il avait été sensible à l'inflation des gens ces derniers temps consécutif peut-être à sa dévaluation perso. Il faut dire que dans l'échange planétaire son astre n'était pas l'astre solaire.

On rencontre parfois certains de ces êtres que rien ne pourrait favoriser, qu'on dirait qu'ils sont nés pour porter sur eux toute la tristesse du monde et à qui l'on aurait envie de dire comme quand on prend quelqu'un en photo, pour qu'ils montrent un visage radieux ou plus souriant que celui qu'ils ont coutume d'arborer, de leur dire: souriez! Par ailleurs, ils sont aussi attendrissant qu'un arbre déraciné, ce n'est plus le tronc dur à l'épaisse écorce qu'on voit mais la tendre arborescence des racines comme autant de branches tendres qui partent dans tous les sens, nues et désorientées, sortis de terre mais sans ciel, retournées. Ils font pitié et ne veulent pas de notre pitié comme ils ne veulent pas de notre bonheur facile, on dit qu'ils sont compliqués ou qu'ils ne sont pas faciles à vivre, qu'ils jettent un froid, que la chaleur de vivre ils connaissent pas, ou qu'elle les a quitté.

Enfin, s'il avait à raconter sa vie il n'y aurait plus personne pour l'écouter parce qu'elle serait comme la leur à faire pleurer, mais pas de ces larmes de crocodiles mais de vraies larmes comme aujourd'hui on ne sait plus en verser; des larmes qui déverseraient des flots de vérités, de vérités telles qu'aujourd'hui on ne sait plus en asséner parce que plus personne n'est prêt à les supporter. Et dites moi qui voudrait encore d'une vie intérieure, d'une vie qui ne souffre pas le soleil, d'une vie sans extérieur, d'une vie qui  n'a rien à montrer, qui n'est pas brillante, qui a la couleur de l'encre des encriers, qui peut éclabousser, laisser sur la vôtre une tache indélébile, non que dieu vous en préserve, non mieux vaut la taire jusqu'à la nuit des temps. 

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire