Il lui faut un corps pour exister, un corps et sa fonctionnalité, un corps pour lui et un corps pour l'autre, son corps à lui mais aussi le corps de l'autre il lui faut pour exister; sa complétude, sa plénitude, est la complétude, la plénitude à deux, l'amour est une manière d'y goûter, de reposer en deux corps entrelacés, deux corps qui se donnent l'un à l'autre pour ne faire plus qu'un.
Et quand il leur faut se séparer on dit que chacun revient à son existence mais ce n'est pas vrai parce qu'il n'y a pas d'existence séparée sinon vécue alors comme existence du manque, existence à défaut, et c'est l'autre qui manque, et c'est l'autre qui fait défaut, pour exister complètement, pleinement, et l'on dit à deux quand on a l'impression de ne faire plus qu'un, de n'être plus qu'un.
Et qui a connu cette existence a connu l'amour, appelle cela l'amour, l'amour comme seul lieu, lieu et temps, où il lui est donné d'exister vraiment; ne veut plus connaître d'existence autrement, se dit qu'il n'y a pas d'autre existence vraiment et que seul il lui manque un corps qui est le corps de l'autre et que son corps n'existe vraiment qu'avec le corps de l'autre.
Il lui a fallu cependant apprendre a exister autrement et c'est dans cette indépendance des corps, non pas des corps unis mais des corps désunis. D'abord il lui a fallu sortir du corps de sa mère pour n'être plus qu'un corps, un corps désuni, un corps qui ne demandera plus qu'à s'unir à un autre corps pour avec lui faire corps.
Alors il aimera et son amour sera amour d'un corps auquel il voudra s'unir, qu'il voudra sentir comme son propre corps et y être comme dans son propre corps et tant que cela ne se pourra il ne pourra vivre, parfois se tuera si le corps de l'autre vient à lui manquer, parce qu'il y aura goûté et ne pourra plus s'en passer de confondre son corps au corps de l'autre.
Cette confusion des corps entraîne une confusion de l'esprit qui n'est pas sans appartenir aux corps et ce sentiment confus sans être un sentiment des corps unis, de l'union des corps auxquels l'esprit reste attaché et se confond aussi, c'est-à-dire ne s'appartient plus et goûte à cette existence à deux, à deux qui ne font plus qu'un d'où sa confusion, cette "con"fusion(c'est-à-dire fusion avec) qu'on appelle l'amour.
Et l'on parle de corps étranger quand un corps rejette un autre corps et le phénomène de rejet est aussi naturel que le phénomène d'attrait, il suffit pour cela de penser aux aimants, ce mot si étrangement semblable à amants, de comment ils s'attirent et de comment ils peuvent se rejeter et cela dépend de comment ils sont tournés l'un vers l'autre, tournés ou retournés.
Dans un cas comme dans l'autre chamboulés l'un par l'autre, jamais indifférents. Les pôles opposés s'attirent. Force physique. Force des corps. Force plus forte qu'eux. Ils se soumettent comme ils se soumettent l'un à l'autre. On dit qu'ils s'aiment. Les voilà unis les deux aimants, les deux amants, les deux corps, fondus ou confondus en une seule et même existence comme en un seul corps devenu corps de leur existence.
NB
Le mythe de l'androgyne de Platon: "Or quand le corps eut été ainsi divisé, chacun, regrettant sa moitié, allait à elle; et s'embrassant et s'enlaçant les uns les autres avec le désir de se fondre ensemble […] c'est de ce moment que date l'amour inné des hommes les uns pour les autres: l'amour récompense l'antique nature, s'efforce de fondre deux êtres en un seul, et de guérir la nature humaine".
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