Je parlais avec T. Oh, je parlais de ce que les hommes parlent continuellement entre eux et en leur absence, celle des femmes, oui je parlais des femmes ou plus particulièrement de ce qui nous lie à elles et c'est l'amour et de ce que l'on peut entendre par ce mot. J'avais en tête il est vrai ces propos de Jankélévitch que d'être aimé était à la portée du moindre imbécile tandis qu'aimer peu savait. A... m'avait rapporté qu'Amélie Nothomb se serait plainte de tous ceux qui veulent être aimés, sans doute leur préférait-elle comme Jankélévitch ceux qui aiment tout court.
Etre aimé serait comme vouloir être payé en retour d'un service où travail que l'on dispenserait, ce ne serait pas donner ce serait acheter l'amour par l'amour, comme vouloir que notre amour soit payant, notre amour qui demanderait a être payé en retour d'un amour au moins équivalent, ce serait peser ce que l'on donne comme peser ce que l'on reçoit, ce ne serait pas donner à fond perdu, or l'amour est perte de toute mesure: ne dit-on pas que quand on n'aime on ne compte pas.
Mais qu'est-ce que l'on peut entendre par ce mot? Je disais à T qu'il en allait de l'amour comme d'un travail et ce n'est pas que je comparais l'amour à un travail mais qu'il me venait cette comparaison comme le moyen de me faire comprendre. Le travail, disais-je à T, répond d'abord à une nécessité que l'on pourrait dire biologique, à un besoin que l'on pourrait dire du corps. A ce travail alimentaire correspondrait un amour alimentaire qui répondrait lui aussi aux besoins du corps; il est de consommation.
Nombreux sont les hommes et les femmes qui doivent se satisfaire de ce travail comme de cet amour et se félicitent et s'enorgueillissent de cette consommation, de ce qui est quantitatif et non pas qualitatif. Il peut se trouver cependant certains hommes et certaines femmes qui ne voient là que perte de temps et plus d'insatisfactions que de satisfactions, de frustrations à même la jouissance qui par sa réitération n'est que pure répétition d'elle même aussi que de sa frustration de n'être pas davantage que consommation.
Mais ils n'ont rien d'autre, rien d'autre ne leur est proposé, et c'est qu'ils se proposent d'être aimé mais non pas d'aimer, qu'ils recherchent seulement a être aimer, qu'ils ont posés leurs limites et comme paradoxe s'en vante et porte au nombre de leurs conquêtes ce qui n'est que défaites et attestent davantage de leur amour et de ses limites. Leur engagement est moindre comme est moindre l'engagement dans un travail alimentaire que dans un travail répondant à une vocation, qu'un travail passion où l'on se donne.
Le maitre mot ne serait pas prendre, posséder mais donner, se donner à pure perte car c'est toujours à pure perte que l'on se donne sinon c'est que l'on veut acheter, prendre, posséder, consommer, au plus bas prix, rien n'est plus bas en effet que cet amour là. Oui, mais il serait léger, et A me réclamait à plus de légèreté, comme à un travail qui n'exigerait pas beaucoup de moi et qui répondrait cependant aux besoins de son corps, serait purement alimentaire; A me conviait à cet amour là et l'insoutenable légèreté de A me rappelait le roman éponyme de Milan Kundera comme il me rappelait à cette humanité là dont A faisait partie et dont je croyais à tort me distinguer, car qui peut prétendre s'élever au-dessus des besoins de son corps?
Je n'avais eu que des métiers alimentaires pourquoi me refuserais-je alors à un amour alimentaire satisfaisant essentiellement aux besoins du corps? le corps n'avait-il pas ses nécessités et impérieuses et pressantes et obsédantes et jouissantes si satisfaites? quelle prétention, quelle exigeante prétention quand on ne se connait pas de vocation, de passion, qu'on ne veux pas aimer mais être aimer, car ne demandais-je pas a être aimé, étais-je bien encore capable comme je le prétendais d'aimer, d'aimer à corps perdu, n'étais-je pas devenu un petit bourgeois frileux et voulant être payé comptant, voulant se repaître et non s'élever par le sentiment, par la force d'aimer, parce que ne trouvant plus cette force en lui.
Aime comme un homme, me disais-je, ne cherche pas a aimer comme seul les dieux peuvent aimer, à force de vouloir faire l'ange on fait la bête me répondait Jankélévitch que je convoquais à l'occasion, et je me trouvais bien bête devant cette simplicité et légèreté auxquels A me conviait et un instant il y eut comme un voile qui se déchirait devant mes yeux pour me laisser voir l'amère vérité à laquelle je n'avais pas voulu goûter et m'apparut l'amour de A comme le seul amour possible et voulu m'y adapter comme on s'adapte à un travail alimentaire parce que répondant aux exigences de mon corps auxquels j'avais si peu et si mal répondu jusqu'alors.
Je regardais T comme j'avais regardé mon ami R et comme j'avais regardé A: tous avaient voulu me remettre les pieds sur terre, m'avaient dit d'aimer comme ils entendaient qu'aimer voulait dire et qu'il ne fallait pas trop demander à l'amour comme aux hommes, comme aux femmes, pas plus qu'à la vie, qu'à la vie qu'il nous était donné de vivre; pas plus au travail qu'il nous était donné de faire qu'aux hommes, qu'aux femmes, qu'il nous était donné de connaitre, pas plus non plus à nous mêmes qui n'étions pas capables de plus, qui demandions a être aimés plus qu'à aimer.
Aimer autrement exigerait trop de nous, un don, un sacrifice , qui serait comme un don, un sacrifice, au dieu de l'amour. Le seul cependant capable de nous élever au-dessus de nous même, mais en étais-je encore capable? en avais-je jamais été vraiment capable? n'étais-je pas qu'un homme qui ne pouvait aimer que comme un homme? et cette légèreté à laquelle j'étais conviée par A, par T, par R, ne me ramenait t-elle pas parmi les hommes, parmi les hommes et les femmes qui goûtaient aux hommes comme ils goûtaient aux femmes et c'était à l'amour avec un petit a.
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