mercredi 9 septembre 2026

L'amour avec un grand A


J'ai trop parlé de l'insoutenable légèreté de l'être qui est à la fois le titre éponyme du roman de Milan Kundera et l'amour de A, qui est l'amour sans l'Amour. Je voudrais alors parler de l'amour avec l'Amour qui est l'Amour avec un grand A, aussi pour en rire comme pour en pleurer, non pour en rire comme on en rit aujourd'hui sans en pleurer, mais aussi pour en parler sans pour autant le dénigrer comme on le dénigre aujourd'hui. Et c'est un ami que je m'étais fait lors d'un tournoi d'échecs à Benidorm en Espagne et auquel je participais aussi et tout comme lui en qualité d'amateurs éclairés.

Il se trouve que cet ami et à peu près pendant toute la durée du tournoi (qui devait prendre plus d'une semaine) attendit sa femme. J'avais alors la mienne de femme et comme nous étions à table ensemble et que se sentant trop seul il se joignit à nous et très certainement parce qu'il se sentirait encore trop seul ne pouvait que nous parler de sa femme comme si par ses propos il la convoquait aussi à notre table, et nous croyons en effet la voir comme il nous la montrait et se réjouir pour lui de sa beauté et désespérer comme lui de la voir enfin.

Il faut savoir que les joueurs d'échecs ne parlent que d'échecs sauf quand ils sont amoureux qui était à peu près tout ce que je me disais en l'écoutant. Ma femme, elle, n'en croyait pas ses yeux ni ses oreilles devant le tableau qu'il dressait, au moral comme au physique, de la précieuse personne qu'il voulait nous présenter lorsqu'elle viendrait à lui, mais elle tardait encore à venir à lui et il n'était pas parfois sans s'assombrir, désespéré qu'il était de l'attendre, tandis que nous l'encouragions aussi que nous le félicitions de ses résultats au tournoi d'échecs, et c'était comme vouloir lui donner le change, mais il n'était pas dupe et les échecs non plus ne tenaient pas la comparaison devant sa femme comme les échecs ne pouvaient non plus lui procurer une pareille joie et un pareil bonheur.

Enfin, sa venue était imminente, et la venue du Messie n'aurait pas par lui été autant célébrée. Ce soir on sablerait le champagne ensemble, il nous invitait, voulut qu'on participe de sa joie et de son bonheur qu'on pouvait déjà voir sur toute sa personne, et c'est qu'il n'était déjà plus seul ou que son amour était comme un projecteur porté non plus sur elle seulement mais aussi sur lui comme sur n'importe quel acteur du drame amoureux qu'on peut voir sur le grand écran plus beau qu'il n'est en réalité, car c'est ainsi que des années plus tard je devais voir Carmen Saura, l'actrice espagnole en chair et en os, nous présenter son film et c'était sous l'écran où elle apparaissait, l'écran encore chaud de son apparition, mais beaucoup moins belle que sa propre image, d'où mes yeux pouvaient encore aller de l'une à l'autre qui ne souffrait pas la comparaison et s'en étonner.

Enfin, bientôt on aurait le droit à l'apparition de "la femme de sa vie" et cela promettait, Carmen Saura ne m'y avait pas encore préparé et il est vrai qu'il nous avait fait saliver. Chaque matin je l'avais vu faire son jogging et c'est qu'il se préparait à sa venue et c'était comme un boxeur qui fait son shadow (comme si tout n'était qu'ombre et lumière: illusion) avant de s'affronter à un véritable adversaire en chair et en os qu'il se préparait a recevoir "la femme de sa vie" dans les meilleurs conditions possible. Aussi ce jour là qui devait être le dernier, mettant fin à son attente, il ne put tarir d'éloges vis à vis de celle que nous ne pûmes voir que comme il nous la fit voir, c'est-à-dire encore plus belle que nous ne l'eussions pu imaginer jusque-là.

Ma femme, et que Dieu ait son âme, eut la plus grande difficulté à réprimer en la voyant (à la miss comme on l'appelait désormais) un rire que par métier (elle tenait un salon de coiffure) elle sut transformer en un beau sourire d'accueil et de bienvenue. C'est que l'insignifiance de la personne qui nous était présentée fit que c'est à peine que nous la voyions (comme n'apparaissant que sous les coutures de celle qu'il nous avait fait voir) et que je ne pourrais vous la décrire sans blesser l'amour que mon ami lui portait. Mais la miss avait disparue pour laisser place, comme l'illusion à la réalité, à une femme sans grâce particulière et sans cette lumière que seulement les feux de l'Amour pouvaient porter sur elle. Nous reportions alors nos regards vers mon ami et cherchions à la voir avec ses yeux à lui, mais sans y parvenir pour autant sinon plutôt à la voir définitivement s'effacer devant nous, disparaitre à jamais. On sablait le champagne. Mon ami était radieux. Mais c'est ma femme qui souriait et comme elle était belle ma femme quand elle souriait , et il me semblait qu'elle souriait tout le temps, ce qui ne pouvait non plus être vrai sinon comme je la voyais et c'était souriante.

Et c'est que je ne pourrais terminer là mon récit sans parler de ma propre femme et de comment je la voyais alors que, des années après, malade d'Alzheimer et parce qu'elle s'était perdue je dus aller au commissariat de Saint Maur pour qu'on la recherche et retrouve. Je produisis alors une photo d'elle qui était quand on s'était connus elle et moi aussi que comme je la voyais toujours. Les policiers, en l'occurrence et en particulier une policière chargée de l'enquête, d'enquêter plus que de la retrouver, car il semblait qu'elle me suspectait en premier chef d'être la cause de cette disparition, n'eut pas ce beau sourire qu'avait eu ma femme jadis en voyant présentement cette photo que je produisais devant elle comme si je lui eus montrer ce qu'était ma femme pour moi, de comment je ne pouvais que la voir. Mais enfin, dit-elle excédée, vous vous moquez de moi. 

Désolé, répondis-je, je n'ai pas d'autres photos plus récentes à vous produire que celle qu'elle m'avait demandé de mettre dans mon portefeuille le jour où l'on s'est connus, et y est encore, et ça remontait à plus de quinze ans en arrière, mais le temps s'était arrêté de passer pour moi depuis ce jour où elle était tombée malade. Comment expliquer cela à la policière. J'y renonçais très vite et la laissais poser sur moi ses regards lourds de suspicions. 

Je ne saurais dire non plus si l'on pêche davantage par manque de légèreté que par manque de profondeur mais je laisse ce récit au regard du précédent pour qu'on en retire ce qu'on voudra comme enseignement. Maintenant, et si vous voulez faire un peu de littérature comparée, opposer L'insoutenable légèreté de l'être de Milan Kundera à L'échange de Paul Claudel et vous apprécierez ce qu'il y a d'appréciable: la légèreté ou l'absence de légèreté qui n'est pas tant pesanteur que profondeur, et vous vous déciderez soit pour l'amour avec un petit a, soit pour l'Amour avec un grand A.

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