dimanche 16 août 2026

L'homme et sa condition


La condition fait l'homme, non, elle fait le troupeau, bêlant ou meuglant. L'homme qui ne peut être que libre est l'homme qui s'élève au-dessus de sa condition mais ce n'est pas encore le mot juste car comment pourrait-il s'élever au dessus de la condition que l'on considèrerait la plus élevée; il vaudrait mieux dire sans avoir peur des répétitions qu'il n'est homme qu'à condition qu'il échappe à sa condition.

Au cas contraire il n'est pas libre et n'étant pas libre il n'est pas homme. Je m'insurge contre ma condition de consommateur dit l'homme plutôt que j'épouse ma condition de consommateur, jamais il ne veut être réduit à sa condition; Il a une condition comme on a des chaines mais doit être libre dans ses chaines ou ses chaines ne pas l'enchainer. 

Mon homme n'est pas celui qui fait le troupeau, le troupeau a préexisté à l'homme, je vois mon homme d'abord vivre en troupeau puis petit à petit avec le temps, qui fut un temps animal, s'en détacher, devenir homme. Mais je vois aussi et trop souvent mon homme revenir au troupeau et bêler et meugler. Il est un temps de l'homme qui n'est pas le temps du troupeau mais il est aussi un temps du troupeau qui n'est pas le temps de l'homme.

J'entends qu'il ne peut y être heureux sinon en troupeau et je n'aimerais pas que cela soit ainsi qu'on l'habitue à l'être heureux, qu'on l'y éduque, qu'on l'y façonne, qu'on l'y conditionne, que l'on dise que la condition fait l'homme quand elle en fait au mieux une bête sinon une machine fût-elle intelligente si elle n'exerce cette intelligence que d'après ce que lui commande sa condition.

Parce que je suis pauvre que l'on cesse de voir en moi qu'un pauvre et si je suis riche que l'on cesse de voir en moi qu'un riche comme si je suis ouvrier qu'on cesse de voir en moi qu'un ouvrier et si je suis patron qu'on cesse de voir en moi qu'un patron; mais d'abord il faudrait que je cesse moi même de ne me voir qu'en pauvre ou riche, qu'en ouvrier ou patron, mais en homme qui n'épouse pas sa condition, n'y est pas pris mais y échappe. 

Que l'on entende après le bruit de mes chaines qui est le bruit de ma condition mais que l'on n'en soit pas assourdi au point de ne pas entendre au-dessus de leur fracas la voix de l'homme qui clame sa liberté qui est qu'il échappe à sa condition comme on échappe à ses chaines fussent-elles en or, qu'elles ne parlent pas pour lui mais que c'est lui qui parle.

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