Un ami que j'aime beaucoup me disait: ton Retour à l'homme, c'est bien beau, mais de quel homme parles tu? Eh bien je vais m'efforcer aujourd'hui de répondre à mon ami que d'abord ce n'est pas d'un homme abstrait, une idée généreuse de l'homme que je me serais faite, ni même que je me servirais de tous les hommes qu'il m'a été donné de connaître pour créer les hommes qui peupleraient mon imaginaire comme le ferait un romancier pour créer ses personnages qui n'ont pas davantage existés que l'animal chimérique qui emprunte cependant la tête et le poitrail du lion, le ventre de la chèvre, et la queue du dragon.
Pas plus qu'il n'est abstrait il n'est une généralité ou mon propos de faire des généralités en traitant de l'homme en général. C'est plutôt un homme singulier qui est aussi comme j'aime à le connaitre loin de la fabrique de la société car plus il s'en éloigne plus j'apprécie sa singularité qui à mes yeux seul lui donne existence quand la société la lui nierait en tant qu'individu à part entière et ne le traiterait jamais qu'au pluriel. Au pluriel il cesse de m'intéresser pour n'être que le sujet ou l'objet de la société et des politiques qui en font leur affaire.
Il n'y aurait pour moi d'homme qu'en chair et en os et bien délimité ou défini par les contours de son corps et de sa pensée. Ce produit fini qui serait plus le produit de son corps et de sa pensée que de la société dont par ce corps et cette pensée il se détacherait, c'est-à-dire plus aisément par sa singularité que par le nombre. Je n'ai jamais connu qu'un homme à la fois et attaché qu'à un homme à la fois et dont le nombre n'a rien ajouté mais plutôt l'aurait soustrait à lui-même.
Les hommes n'intéressent pas mon jugement mais c'est un par un que je les estime être ou estime leur présence comme dans la forêt je continue à ne voir que des arbres et un par un distinctement dans la foule des hommes c'est un par un que je les distingue ou qu'ils se distinguent à mes yeux dont ils ne peuvent se cacher, pas plus qu'un arbre dans la forêt. Aussi leur mouvement de masse ne m'impressionne pas sinon défavorablement comme il ne les dédouane pas à titre individuel de s'être noyé dans la masse qui est une expression qui me semble bien rendre une réalité.
Cet homme mérite seulement d'être sauvé de la noyade et que l'on entende son cri imperceptible parce qu'il est sans force "Au secours, au secours" mais il faudrait pour cela au préalable s'être suffisamment rapprocher de lui tandis que par le nombre il donne le change et laisse entendre bien autre chose et prétend à une force et à une existence, à une puissance, ou à tout autre chose qui lui font par ailleurs si cruellement défaut quand c'est encore qu'à titre individuel qu'il peut être sauvé: un homme par un autre homme, parce que si cet autre homme n'existe pas il ne peut alors rien attendre des hommes qui encore une fois ne sont pas un plus parce qu'ils sont plus nombreux mais bien souvent un moins, un retranchement de l'homme singulier, un retranchement de sa singularité, seul témoignage de son existence aussi que de sa fragilité qui est toute son humanité.
Voilà mon homme, dirait une femme qui aime son homme, et c'est qu'un homme ne peut être aimé qu'au singulier et que dans ce qui le délimite et définit: dans son corps et sa pensée. Il n'y a pas d'amour de l'humanité. Qu'est-ce qui définirait le corps et la pensée de l'humanité? C'est comme de se demander qu'est-ce qui définirait le corps et la pensée de Dieu. Il n'y en a tout simplement pas, pas plus de dieu que d'humanité sinon en l'homme, en un seul homme qui porte en lui toute son humanité aussi et pourquoi pas sa divinité, sa part de mystère, qui par là où il nous échappe nous fait le désirer autrement que nous même, c'est l'autre. Y en aurait-il qui n'aime pas l'autre et voudrait le noyer ou le confondre par le nombre en une masse indifférenciée et anonyme, aussi anonyme qu'abjecte.
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