Quand je sors de chez moi l'humanité me tombe dessus et ça me fait le même choc que quand j'entends les paroles de la chanson De Jacques Dutronc: "Sept cent millions de chinois/Et moi, et moi, et moi". Ce n'est pas tant que l'humanité me soit indifférente mais que je sois indifférent à l'humanité. Parce qu'il faut remettre les choses à leur place et le moi à sa place chez lui, dehors il ne s'y retrouve plus, et dans l'humanité pour être honnête je ne m'y retrouve pas plus que dans la rue.
Sortir de chez moi c'est comme sortir de mon moi et mon moi n'a d'existence que chez moi, dehors il n'est pas l'humanité, l'humanité ce n'est pas moi, c'est extérieure à moi; et le moi, mon moi, n'est jamais à l'extérieure de chez moi, même quand je sors de chez moi, même quand je sors dans la rue. Vous n'allez pas me faire prendre des vessies pour des lanternes: je ne suis pas l'humanité, je suis moi, et tous les moi vous le diront ils ne sont pas l'humanité. Alors à d'autres mais pas à moi, avec votre humanité. Et moi et tous les moi vous le diront.
Avec votre humanité vous voulez me faire sortir de chez moi et c'est bien ce que vous réussissez à faire en me faisant sortir de mes gonds; et à force d'humanité à me déshumaniser. Cette humanité à laquelle je suis indifférent quand elle ne m'est pas carrément hostile sinon dites moi qui sourit ou qui salue à l'inconnu dans la rue, l'inconnu qui n'est autre que moi et sept cent millions de chinois, comment voulez-vous que je la reconnaisse si elle ne me reconnait pas en tant que moi, et que voulez-vous qu'ils la reconnaissent si elle ne les reconnait pas comme moi.
Heureusement que j'ai un chez moi, c'est tout ce que je peux vous dire et vous malheureux qui voulez faire l'humanité voulez-vous ôtez à chacun son chez soi qui est sa seule demeure, qui est le seul endroit où il peut encore demeurer vivant parce que votre humanité est mortelle: elle tue le moi où j'ai encore domicile fixe, voulez-vous alors faire de nous des sans domicile, des sans abris; parce que dites moi qu'abrite votre humanité sinon des réfugiés dans des camps parce qu'ils n'ont plus où allez, parce qu'ils n'ont plus de chez soi, parce qu'ils sont à la rue.
Je ne crois pas qu'on les salue, je ne crois pas qu'on reconnait leur moi, je ne crois pas qu'on leur sourit sinon par humanité, et je ne crois pas enfin qu'il veuille davantage de votre humanité que de votre pitié souriante, et que le moi soit réduit à faire pitié et que c'est cela que l'on appelle humanité me rend votre humanité dégoutante et peu souhaitable pour moi et pour sept cent millions de chinois et pour quatre vingt millions d'indonésiens et pour trois ou quatre cent millions de noirs et pour trois cent millions de soviétiques et pour cinquante millions de gens imparfaits et pour neuf cent millions de crève la faim et pour cinq cent millions de sud américains et pour cinquante millions de vietnamiens … et moi, et moi, et moi.
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