mercredi 20 mai 2026

La violence


Quand le père nous battait c'était une violence qu'il nous faisait mais ce que je savais moins, et parce qu'il nous aimait, c'est que c'était une violence qu'il se faisait; et ce que je savais encore moins parce qu'alors j'étais un enfant et rejetait cette violence c'est qu'une fois passé dans le camp des adultes j'allais peut-être pas la légitimer en légitimant le droit de punir mais me sentir comme lui investit de cette autorité légitime qu'à l'adulte sur l'enfant de punir, c'est-à-dire d'exercer sur lui une ou des violences sous prétexte de l'éduquer.

Le père avait fait la guerre. Quand on le dit on entend par là donner libre cours à sa violence ce qui n'est pas légitime en temps de paix. Il n'aurait plus manqué à cela qu'il fut policier. C'est que la violence quand elle se trouve légitimée n'a pas de frein et les enfants battus sont bien placés pour le dire. Mais il y a pire.

Si je repense à mon père c'est comme à quelqu'un qui sans cesse rongeait son frein. C'est-à-dire non pas qui exerçait sa violence mais devait sans cesse la réfréner, qui devait se faire violence pour ne pas exploser, et mon étonnement était grand de le voir dans son travail et des situations tendues non seulement garder son calme mais faire sourires et courbettes à l'autorité. A la maison le père avait autorité et il explosait.

Je ne vais pas parler de refoulement après Freud et le père n'était pas non plus l'exemple type du refoulé mais commun du fonctionnaire carriériste ou du carriériste tout court, qui après avoir fait un cancer avoua à sa sœur tout ce qu'il avait pu en baver dans son travail pour en arriver là où il en était arrivé qui est là où ses enfants n'arriveront jamais, tout ce qu'il avait pu en avaler de couleuvres.

Et c'était donc comme des couleuvres, des couleuvres en flammes qui lui sortaient de la gueule tandis qu'il était en proie à une colère qu'après nous avoir passé dessus il devait regretter comme tous les violents regrettent parce qu'ils sont effectivement en proie à un mal ou une folie qui lorsqu'elle les quitte et qu'ils sont rendus à eux-mêmes ne s'expliquent pas, même s'ils cherchent après à la légitimer. Mais c'est l'Etat qui légitime la violence, beaucoup en temps de guerre, très peu en temps de paix.

Dans la punition mais toute proportion gardée, et pour se défendre en cas de légitime défense, ce qui veut dire aussi que la défense doit rester proportionnelle à l'attaque. On sait bien que la violence est difficilement contrôlable et c'est pourquoi elle entre aussi difficilement dans le cadre de la loi parce qu'on essaye de la juguler, de la cadrer comme un enfant désobéissant; mais que la violence obéisse à la loi ça fait rigoler tous ceux qui ont exercé ou subit la violence.

Le tort serait de penser que la violence est naturelle. C'est l'amour qui est naturel. La violence est un amour contrarié. Dans la violence c'est l'amour qui souffre: l'amour d'un père pour ses enfants, l'amour de ses enfants pour le père. Et ce n'est pas un hommage à la violence que je voulais rendre mais un hommage à mon père; pas un hommage aux hommes qui se battent mais aux hommes qui s'aiment. On rend trop hommage aussi que de façon officielle aux hommes qui se battent je voulais le faire de façon non officielle aux hommes qui ne se battent pas et mon père n'aurait pas plus voulu cette guerre que battre ses enfants.

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