Il avait appris a être avec les autres non pas en étant avec les autres, mais en lisant. Par la lecture il avait maintenu le contact quand il l'avait directement perdu par justement son inaptitude a être avec les autres. Cela ne faisait donc pas de lui un sauvage mais un être civilisé, car le propre de l'être sauvage serait plutôt d'être en relation directe avec les autres, d'entretenir avec eux ce rapport sauvage auquel l'être civilisé répugnerait de plus en plus, trouvant à chaque fois plus d'intercesseurs ou d'intermédiaires pour l'en dispenser. Selon lui cette inaptitude n'était pas qu'une inaptitude personnelle mais qui tendrait au fur et à mesure de l'avancée du progrès et de la civilisation à s'étendre: les gens seraient de moins en moins aptes à se parler, à communiquer entre eux.
Nonobstant, quel enthousiasme soulevait en lui la moindre relation humaine ou possibilité de relation humaine, ces années de lecture étaient loin de l'avoir endurci, d'avoir fait de lui un loup solitaire, et il était le premier à lamenter les moyens modernes de communication qui à chaque fois semblaient se dispenser davantage de la présence humaine, sans doute parce qu'elle était celle qui lui avait le plus manqué et par conséquent rendu inapte à l'affronter, mais cette généralisation d'une inaptitude dont il souffrait n'était pas la meilleure chose qui arrivait aux autres et il aurait voulu les en prévenir. C'était chose bien inutile car ignorant cet état de manque et rendus insensibles à l'autre comme peuvent l'être à la souffrance ceux habitués à la côtoyer et, comme pour s'en préserver, les trop fréquentes et trop obligés relations humaines qu'ils avaient endurées devaient les amener inéluctablement à préférer à leur tour une relation sans contact.
Etait-ce viable? C'était une fois de plus cette préoccupation qui tourmentait son esprit: qu'on ne serait plus dans la vie mais dans l'existence et que si ce n'était pas viable se serait "existenciable"; quel affreux néologisme ne venait-il pas de créer, mais ce n'est pas lui qui l'avait créer mais la civilisation et le progrès et cette société qui en était issue. Encore une fois il ne s'agirait pas de vivre mais d'exister de cette existence par exemple que les réseaux sociaux pouvaient donner à des milliers de followers. La confrontation au réel deviendrait-elle de plus en plus pénible et y serait-on de moins en moins préparés, de moins en moins outillés pour, parce que tous les outils contribueraient plutôt à nous l'épargner, que nous nous refugierions de plus en plus facilement et en grand nombre dans le virtuel où l'on tuait plus facilement l'autre mais pas nos désirs ni notre folie des grandeurs et de la toute puissance, ne rencontrant plus d'obstacles, ne souffrant plus l'obstacle. Celui-ci par contre prenant place de façon de plus en plus insurmontable dans la vie réelle.
En guise de société il y aurait bientôt plus qu'une horde de loups solitaires, ses semblables, et loin de s'en féliciter, se disant que par là l'humanité se rapprocherait de son humanité, il se disait que l'on ne peut partager que ce qu'il y a et non pas ce qui manque, non pas ce qui fait défaut et ne peut par conséquent nourrir aucune relation humaine; qu'ils seraient bientôt tous de relations humaines affamées mais ne sachant plus trop bien comment faire s'entredévoreraient, donnant libre cours à leurs pulsions effrénées parce que trop longtemps contenues et ne sachant plus comment les exprimer autrement, et qu'alors cette civilisation aura atteint son plus haut point de barbarie, point jamais atteint par ce qu'elle dénommait des sauvages mais qui savaient encore vivre en tribus quand eux ne savaient même plus vivre en famille, en famille loin de contenir le même nombres d'individus apparentés que la tribu; et comment pouvaient-ils encore parler de société, qui faisait encore société?
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