mardi 3 mars 2026

Mens sana in corpore sano


Il se mettrait désormais au service exclusif de son corps. Il ne fallait cependant pas entendre par là qu'il répondrait à tous les appétits dudit corps, bien au contraire, ainsi dernièrement il avait décidé de le priver de nourriture. Son corps s'était dans un premier temps rebellé pour finir par se soumettre à ce nouveau régime de vie et c'était bien là où il voulait en venir: que son corps lui donne d'autres occasions de vivre car selon lui on ne vivait pas de la même façon l'estomac plein que l'estomac vide et quoiqu'il eut la possibilité de le remplir de ne pas le faire était comme de lui dire: allez montre moi comment on vit l'estomac vide? C'était une expérience nouvelle mais pas si nouvelle que ça puisqu'il se retrouvait dans un état voisin de celui qu'il avait connu par le passé quand la maladie le tenait au lit très affaibli, sauf qu'il ne l'était pas autant et ne souffrait de rien en particulier, c'était plutôt comme un apaisement total des sens. Il se disait aussi que si l'époque en était encore aux saignées peut-être que grâce à ces dernières il connaitrait un état similaire. Il y avait aussi sa libido qu'il traitait avec rudesse en se masturbant régulièrement de sorte qu'il n'ait pas à demander à d'autres corps de répondre aux exigences de son corps à lui.

Le vieux prof de gym n'avait jusque là eut sur son corps comme sur le corps d'autrui qu'un regard extérieur, celui que l'on porte sur les choses; son corps comme celui des autres n'avaient jamais été qu'une chose parmi les choses et jamais l'idée ne lui aurait traversé l'esprit que le corps pu être plus que ça: tout au mieux un instrument que l'on mis au service de la puissance musculaire ou sexuelle et dont les défaillances ne pouvaient intéresser personne. Et si son corps avait pu faire l'objet de défaillances cela n'avait pu qu'aviver sa honte et forcer son mépris comme son autorité sur un corps instrument qui ne voudrait pas répondre à sa volonté, à ses sollicitations comme aux sollicitations des autres. Ce dernier lui aurait gâché sa vie, il le jugeait avec sévérité comme s'il pu avoir une vie indépendante de la sienne, comme si la vie de son corps n'était pas sa vie à lui et en tant que telle ne pourrait être jugée en matière de performances ou de défaillances mais d'expériences ou d'états différents et méritant tout autant son attention plutôt que son rejet.

Cette réflexion tardive le réconcilia immédiatement avec son corps au point qu'il décida alors, ayant quitté le service de la société, de se mettre, comme dit précédemment, au service exclusif de son corps qui n'était plus seulement un corps mais sa vie, et même, à l'en croire, le seul moyen d'agir sur sa vie serait celui d'agir sur ce corps, et d'accepter sa vie d'accepter ce corps, bien décidé à passer par tous ces états parce que tous ces états sans exception aucune étaient des états de vie, c'était à eux qu'il se soumettait quand il disait qu'il se soumettait à son corps ce qui était une approximation et comme toutes les approximations pas tout à fait exacte.

Tayeb qui vivait avec lui depuis la maladie de sa femme qui venait de les quitter faisait le ramadan et il avait donc décidé de l'accompagner dans son jeûne. Ce n'était pas une expérience religieuse qu'il voulait vivre mais il comprenait mieux pourquoi la religion en passait par le corps et ce n'était pas seulement pour donner une certaine hygiène de vie à une population, mais qu'on n'était pas en ces temps anciens sans savoir que ce qui affectait le corps affectait l'esprit; aussi lui sans être musulman n'en passait pas moins par une expérience spirituelle qui était celle d'un corps qui fait le jeûne. Ce qui était nouveau pour lui Tayeb le vivait depuis l'enfance et il ne pouvait s'empêcher d'envier Tayeb pour cela, de s'être connu si tôt dans cet état là qui était un état de vie différent de celui des gens à l'estomac plein. Tayeb avait du ventre mais encore une fois cela n'avait rien à voir avec les apparences auxquelles le prof de gym restait encore trop attaché; non il ne s'agissait pas seulement d'esthétique corporelle (de perdre un peu de poids) mais d'aventure spirituelle, et sans que son esprit ne soit forcément religieux il pouvait encore y goûter.

Certains diraient qu'il ne vivait plus que replié sur son corps, mais le corps n'était pas pour lui matière à repli mais à ouverture, c'était même ce corps qui allait s'ouvrir à la mort comme à un monde étranger, qui sait si à une vie inconnue qui pourrait être le néant, le sommeil du corps n'était pas non plus pour lui déplaire et à rejeter, ni le pire que l'on put craindre. Il n'avait plus de prétextes pour garder le lit comme la maladie, mais il n'avait pas davantage de prétextes non plus pour vivre hors du lit que dans le lit. La séparation n'était plus si nette et effective comme n'était plus si nette et effective pour lui la séparation entre la vie et la mort. Quant à ce qui est d'exister, il existait pour de moins en moins de monde, ce qui l'affectait de moins en moins depuis qu'il se sentait seulement attaché à cette vie du corps qui était la sienne, sa vie, et non pas la vie du corps comme on l'entendait et la détachait de soi comme si on en avait une autre. Et dire qu'il était à son service était dire qu'il en jouait, qu'il en jouait avec de plus en plus d'expertise, de maestria.

Il fallait encore qu'il se fasse jouir, c'était fou cette libido, à en écœurer les religieux comme les pudibonds sans religion, la jouissance comme un état extatique, intéressant aussi, et sans obligation de faire jouir l'autre ou de jouir de l'autre, intéressant aussi, notre jouissance et la jouissance faisait partie de notre vie pourquoi la rendre tributaire de l'autre ou en accuser l'autre de ne pas nous la procurer ou de mal nous la procurer quand il n'en revient qu'à nous de jouir de nous, de notre vie, de notre vie qui est notre corps. Mais là aussi il fallait voir ce que l'esprit y trouvait et ce n'était pas indépendamment du corps parce que là dans la jouissance plus qu'ailleurs on voyait où la vie se trouvait et c'était dans le corps, notre vie dans notre corps et pas ailleurs, ce qui n'empêchait pas qu'il y eut comme un esprit du corps qui ne perdait rien du plaisir du corps. Bon, il n'en parlerait pas à Tayeb qui ne voulait pas entendre parler de sexe pendant le ramadan mais lui il se masturberait.

Il avait d'ailleurs sa propre idée sur la jouissance du corps et qui ne datait pas d'hier car il prétendait que le simple exercice physique porté certes à son paroxysme amenait à la jouissance sinon du moins à des états jouissifs ce qui signifierait que les zones érogènes du corps n'étaient pas si limitées qu'on le pensait et que d'ailleurs comme le corps ne se limitait pas au corps et qu'il avait en l'esprit un précieux allié celui-ci ne serait pas non plus indifférent à sa jouissance. La scatologie n'étant pas son truc il lui en coûtait par conséquent de rendre cette observation qu'il avait pu faire sur Eliot son petit chien et de son vivant, quand il déféquait encore, et c'était comme si l'acte l'avait comme on dit soulagé mais comme jouir nous soulage, impression animale qu'il avait alors recherchée et retrouvée surtout dans la difficulté ou l'effort qui est toujours accompagné de soulagement après accomplissement et c'est ainsi que tout pouvait se trouver relier à une fonction biologique ou en avoir découlée et s'être étendue comme (et paradoxalement) localisée fortement, tout cela ôtant, qu'on le lui pardonne, tout romantisme à la chose, comme tout caractère sacré.

Ah! ah! ah! C'est bien parler de la jouissance monsieur le prof de gym mais vous n'avez encore rien dit de la souffrance. Le sport c'est la souffrance mis à la portée des bien-portants. Pour être original c'est original. Pour être original ça n'en est pas moins vrai. Voilà donc notre sportif qui éprouve sa virilité à sa capacité à souffrir. On pourrait dire aussi sa volonté de puissance. Sans doute. Sans doute. Y aurait-il autre chose? Oui! Tandis que l'intellectuel que résume le fameux "Je pense donc je suis" se sent être parce qu'il pense; le sportif lui ne se contenterait pas d'être, de cette conscience d'exister sans se sentiment de vivre qu'il ressent d'autant plus fortement qu'il souffre et qu'il souffre par le corps parce que c'est le corps qui est vivant et qui éprouve le besoin de se sentir vivant, il ne souffre pas pour souffrir; cette souffrance n'est pas si gratuite qu'on l'imagine ni si soumisse à la volonté de puissance (société et existence); c'est le corps qui exulte, elle n'est pas non plus si éloignée, séparée, de la jouissance, pas plus qu'elle ne l'est de l'esprit et surtout pas de la vie.

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