dimanche 29 mars 2026

Le mode du divertissement


Il pensait qu'on était passé sous le mode du divertissement et qu'à partir de là on pouvait tout dire, tout écrire, que ce n'était pas grave, que tout serait lu et entendu sous le mode du divertissement, et c'est pourquoi il n'y aurait plus de censeurs, de censure; que n'importe quel livre pouvait tomber entre les mains de n'importe qui et dire n'importe quoi parce que s'il ne le divertissait pas il l'ennuierait; que personne ne relèverait la gravité des propos car les temps n'étaient pas graves mais légers. La consigne était donnée sans être donnée et tout le monde s'y tenait sans être tenu de s'y tenir.

La guerre elle même, à partir du moment où elle passait à la télé, n'était-elle pas un divertissement? Il fallait toujours qu'il y eut une guerre quelque part dans le monde pour que l'on ne s'y ennuya pas. Qu'on puisse s'alarmer certes, mais sans que cela ne soit alarmant mais divertissant, du genre épique, car il y a toute sortes de divertissements: épiques, dramatiques, mélodramatiques, et j'en passe très certainement, car chacun à son genre et moi j'ai le mien, pensait-il en songeant à comment et où il pouvait ranger tout ce qui l'entretenait ou plutôt le divertissait car il n'échappait pas à la règle qui gouvernait le commun des mortels: leurs pensées autant que leurs actes, sous le mode du divertissement.

Cela n'était pas que l'on s'amusa vraiment, sinon comme des enfants qui se prendraient au sérieux, qui auraient oublié que c'était que du jeu mais qui en même temps se seraient pris au jeu. Bien sûr ils n'allaient pas mourir, tout au plus feraient-ils le mort. Mais on était bien vivant et c'était bien divertissant, que la vie aurait été ennuyeuse sinon, sans une petite guerre de temps en temps, par ci par là; et des dires ou des écrits dithyrambiques ou critiques, satiriques; cela prête à confusion aussi qu'à règlement de comptes, mais on s'en sort plus vivant que jamais, tout ce qu'on prend c'est le mors aux dents, un regain d'activités ne fait de mal à personne.

Ce n'est pas que tout semblait glisser sur lui comme sur eux, mais sans doute cela était-il aussi vrai, mais surtout qu'ils auraient tous été étonnés de s'entendre dire maintenant on ne joue plus comme si la réalité n'avait été qu'un jeu pour eux, car combien même l'auraient-ils pris au sérieux ils seraient loin d'en mesurer la gravité, c'est pourquoi tous les bilans alarmants qui pouvaient leur être présentés n'étaient pour eux que des bilans alarmistes, y avait pas de quoi s'en faire autant. C'était en quoi le mode du divertissement s'était subrepticement étendu à tous les domaines de la pensée: on conjecturait, on pouvait conjecturer longtemps; ça n'avait rien de déplaisant d'ailleurs que de se prêter au jeu des conjectures et n'entraînait à titre personnel aucune conséquence fâcheuse.

Il repensait à cette dame d'un autre âge lors d'un tournoi d'échecs en Catalogne qui lui avait dit: on rigole moins maintenant quand elle avait refermé le piège sur son fou. N'était-on pas tous des fous qui rirons moins quand inéluctablement se refermera sur nous ce qui n'était que conjecture? Cette dame lui semblait issue d'un temps où l'on ne jouait pas, il entendait par là où l'on n'était pas passé sous le mode du divertissement, et à chaque fois qu'il repensait à elle ça lui glaçait le sang, le fâchait presque, l'humiliait sûrement, son sens des réalités qu'ils auraient perdu.

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