On doit être prudent aujourd'hui quand on parle de transcendance pour ne pas être taxé de théologien ou de philosophe, il y aurait en effet les philosophes de la transcendance contre les philosophes de l'immanence et le matérialisme se défierait de la transcendance comme de tout idéalisme. Mais tous ces débats ne l'intéressaient pas et il n'irait pas par quatre chemins pour en parler et serait-ce la ramener plus bas que terre que d'en parler comme il en parlerait de la transcendance.
Cet après-midi là il s'était rendu à une soirée d'un type spécial chez quelqu'un de sa connaissance pour qui les salons du XVIII ème siècle voulaient encore dire quelque chose; il y entendit un sermon de Bossuet et de la musique de clavecin et de viole accompagné de chants comme on en entendait dans les églises, autant dire comme on en entendait plus; il fallait avant tout faire ténèbres car cela se voulait être une leçon de ténèbres, ce qui semblait n'avoir refroidi personne comme on pouvait voir s'animer la petite assemblée qui se réjouissait de se trouver là.
Mais il ne parlerait plus que des musiciens qui étaient tout à leur instrument si bien qu'il aurait dit qu'ils n'étaient plus eux mêmes sinon leur instrument et des deux chanteuses qui étaient toute à leur voix, si bien qu'on aurait aussi bien pu dire qu'elles n'étaient plus elles mêmes sinon une voix. A cela il ajouterait cette citation tirée du sermon de Bossuet "Nous devrions être assez convaincus de notre néant". Vous n'y comprendrez certainement rien puisque vous n'y avez pas été, n'avez pas été témoin de cette transcendance.
Acceptons ce que dit Bossuet dans un premier temps car il ne faudrait pas en rester là et c'est que nous ne soyons rien, seulement voilà il y en a qui donne tout comme les musiciens à leur instrument et les chanteuses à leur voix. On dirait qu'ils ont perdus au change puisqu'ils ne sont plus qu'un instrument ou plus qu'une voix. Mais il faut avoir entendu ces instruments jouer et ces voix chanter. C'est que la transcendance ça s'entend et que ça n'a pas besoin de prouver son existence autrement et certes il s'agit d'une plus haute existence en considération de laquelle ils avaient tout donné.
Aussi un être ne serait-il pas tant ce qu'il est, il n'est pour cela que de repenser à la phrase empruntée au sermon de Bossuet "Nous devrions être convaincus de notre néant" mais serait ce qu'il est en tant qu'il se donne, trouverait une fin en dehors de lui-même, serait agit plus qu'il n'agirait. Quand ils commencèrent à jouer, quand ils commencèrent à chanter autant dire qu'ils n'étaient plus là où ils étaient, que ce n'étaient plus eux non plus bien que ce fut bien toujours eux qu'on voyait mais pourrait-on dire comme transcendés. Ce sont des termes bien ordinaires pour rendre des choses extraordinaires mais dont la manifestation peut sauter aux yeux et se faire entendre, être une évidence.
Rien de plus évident pour lui en tout cas, après ce qu'il avait vu et entendu, que la transcendance, que le vécu de la transcendance, et que ceux à qui ils étaient donnés de la vivre étaient transportés et que ce transport était humain, qu'il n'était nullement nécessaire d'en requérir à une quelconque divinité, sinon ne pas se contenter d'être, ce qui, d'après Bossuet, serait n'être que néant, mais de se donner, de se donner de tout son être, à ce qui nous transcende, et ce peut-être la musique, et ce peut-être le chant; on dit qu'il faut s'oublier quand il faudrait être au contraire puisqu'on ne serait rien autrement et, vous n'avez qu'à leur demander, que seraient-ils sans la musique, que seraient-ils sans le chant?
Ce n'est donc pas une leçon des ténèbres qu'il avait pris mais une éblouissante lumière qui l'avait éclairé sur la nature humaine capable de transcendance. Jusque là il pensait avec tristesse qu'il suffisait d'un seul homme pour sauver l'humanité car il en croyait bien la plupart incapables mais qu'au nom de ce seul homme elle devait son rachat, du moins à ses yeux; mais il croyait dorénavant en savoir plus sur l'homme et que tout homme parce qu'il était homme soit capable de transcendance le réconciliait avec l'humanité, ce dont il avait grand besoin, ce dont tout homme aurait grand besoin par, comme on dit, les temps qui courent. Et si Camus envisageait comme possible à titre collectif la sortie de l'absurde, n'était-ce pas le néant de Bossuet, et le droit à l'existence, dans L'homme révolté: " Je me révolte donc nous sommes" pourquoi ne pas envisager à titre individuel non pas le salut par la grâce car il nous faudrait encore un peu de religion mais par la transcendance où l'être qui n'est rien devient, son avènement mais son avènement en tant qu'homme.
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