Y a eu un temps, un trop long temps, ou plus personne ne venait chercher Kamadja à l'internat, même son correspondant Abel Wadra ne venait plus avec sa grosse voiture dans laquelle il attendrait sans rien dire et avec laquelle il roulerait lentement dans la ville de Nouméa comme pour que Kamadja puisse la voir avec lui et l'aimer avec lui, et savourer avec lui ce moment de liberté; mais on aurait dit que les portes de l'internat c'étaient définitivement refermées sur lui comme les portes d'une prison, on aurait dit encore que Kamadja qui portait un numéro sur ces vêtements c'était un bagnard du temps où il y avait un bagne en Nouvelle Calédonie et que ces six ans de Calédonie de Kamadja ça avait été comme six ans de bagne pour Kamadja où il avait été privé de tout sauf de coups, c'est pourquoi il lui était passé par la tête de s'évader mais il l'avait jamais fait ou pas tout à fait.
Il y avait une fenêtre de l'étude qui donnait sur le stade qui rappelait à Kamadja le stade à Kouaoua entre le village et la tribu qui semblait séparer le monde civilisé du monde sauvage, comme une ligne infranchissable mais qu'il aurait aimé bien des fois franchir tant il se sentait prisonnier et malheureux dans le monde civilisé. C'est aussi que personne ne venait plus le voir, lui parler, et qu'il avait à se défendre, et qu'il n'en pouvait plus d'avoir à se défendre tout seul contre tous ceux qui venait l'agresser parce que c'était un zoreil, un zoreil qui disait qu'il était zoreil et qu'il en était fier, mais c'était pas vraiment vrai ou de moins en moins vrai qu'il en était fier Kamadja d'être un zoreil parce qu'il voyait bien que les zoreils ils étaient restés en France, en tout cas ceux qui auraient pu l'aimer, l'aider, le secourir, le faire sortir de l'internat, tandis que les autres sur l'ile ils s'étaient pas à l'internat mais chez papa et maman, excepté quelques malheureux qui étaient logés à la même enseigne que Kamadja, qui connaissaient le même sort que Kamadja, et qui ne pouvaient pas plus pour lui que pour eux mêmes, sinon se résigner et peut-être même se suicider, pour sûr que ça leur était aussi passé par la tête.
Kamadja avait un peu conscience de tout ça mais surtout que c'était une île et qu'il y avait pas d'évasion possible, alors il pensait à la mer, la mer à perpète, la mer d'avant le lagon comme dans son enceinte de corail, sertie comme un joyau brillant de tous ses feux sous le soleil des tropiques, ou à la grande barrière qui délimitait la Grande Terre et qu'il était un jour allé voir avec le bateau du père qui avait pas osé aller plus loin, parce que plus loin c'était que de l'eau avec plus de terre en vue, juste la mer et qu'on pouvait s'y perdre et ne plus jamais revoir la terre, ni celle de Nouvelle Calédonie ni celle de France, de France ils étaient venus par avion comme tous les zoreils mais Kamadja ne rêvait pas d'avions mais de bateaux.
Il se disait que s'il pouvait entrer dans la marine marchande, y avait du cabotage entre la Grande Terre et l'île des Pins et les îles Loyauté, y faudrait qu'il aille voir ça de plus près et tâcher de s'y faire embaucher parce qu'il était trop jeune pour la marine de guerre et qu'il voudrait pas de lui bien qu'il aurait aimé parce que toujours avec le bateau du père il leur était arrivé une fois de voir au mouillage un bateau qui ressemblait pas à ces cargos qui entraient dans la baie pour le nickel, qui avait beaucoup plus de gueule que ces cargos lourds et empâtés et qui se trainaient dans le lagon, une gueule affuté comme de vieux loup de mer et qui pouvait faire peur et c'était que c'était un bateau de guerre, le seul que Kamadja aura jamais vu et il aurait voulu que le père s'en rapproche et aussi monter à bord, les gars qu'il y avait vu c'étaient des zoreils comme lui ou pas vraiment mais de vrais zoreils qui étaient de France et connaissaient pas l'internat cette prison, ce bagne où il était lui Kamadja, et il leur aurait tout dit puis de le prendre avec eux et de le ramener en France avec eux. Mais le père s'éloignait prudemment et respectueusement comme il l'avait toujours été des autorités, de la France et de ceux qui la représentaient parce qu'il était lui même un de ses représentants: un fonctionnaire d'Etat.
Mais il y avait longtemps, trop longtemps, que Kamadja n'avait plus pris la mer avec le père, qu'on dirait que tout le monde l'avait oublié à l'internat et qu'il devait maintenant trouver une solution tout seul pour s'évader puisque personne ne venait plus le chercher. La nuit il pleurait et il revoyait la mer, la mer à perte de vue, la mer qu'il aimait et qu'il n'aimait pas, parce qu'elle semblait prolonger à l'infini les murs de sa prison. Les Kanaks grattaient la guitare la nuit, des arpèges, et ça berçait un peu Kamadja comme quand il avait dormi dans le bateau du père parce qu'il en avait marre qu'on lui tape dessus et qu'il avait trouvé cette unique refuge pour leur échapper quand ils dormaient tous sous la tente sur cette plage sauvage où ils étaient allés camper, c'est là qu'il avait pour la première fois voulu fuir mais l'avait retenu la peur du bateau à la dérive et l'effroyable bruit des récifs. Kamadja pensait qu'il lui faudrait aussi échapper à sa famille, qu'elle ne puisse plus jamais venir le reprendre et le frapper, parce qu'il avait aussi un frère qui le frappait et une mère qui ne disait rien, qui ne prenait jamais sa défense, Kamadja avait toujours été tout seul à se défendre et personne non plus ne lui avait appris à se défendre, et quand il voulait se défendre on lui disait: vas y essaye un peu, essaye un peu de frapper ton père, et Kamadja ne pouvait pas frapper son père parce que c'était son père.
Mais là à l'internat, dans l'étude, la tentation était forte de s'évader. En l'absence du surveillant et le surveillant s'absentait souvent et longtemps, que ça laissait souvent et longtemps le temps au grand caldoche de venir s'en prendre au petit zoreil, de se le coller contre les casiers et de se le tabasser, mais le petit zoreil cette fois-ci il sauterait par la fenêtre même s'il y avait encore un grand grillage qui le séparait du stade mais qu'il contournerait puis ce serait la liberté, et peut-être qu'on voudrait de lui sur les petits bateaux qui naviguaient entre les îles, puis qu'il passerait d'un petit bateau à un plus grand bateau capable d'aller plus loin encore. Il pensait à tout ça Kamadja. Il y pensait si fort ce jour là qu'il se retrouva enfin de l'autre côté de la fenêtre, il s'était presque fait mal en tombant mais il aurait pu se faire encore plus mal et c'est ce qu'il se disait à chaque fois qu'il se faisait mal ou qu'on lui faisait mal et que c'était pas grave, qu'il était pas encore mort, qu'il avait la peau dure comme les bagnards, comme les caldoches qui étaient d'anciens bagnards, les enfants de caldoches qui voulaient pas le savoir mais qui étaient avec lui Kamadja à l'internat qui était un bagne pour enfants que leurs parents avaient laissés là, comme oubliés là on dirait, et même si c'était pas vrai c'était tout comme, qu'il pensait Kamadja, et ils leur restait plus à tous qu'à refaire l'histoire, qu'à se battre entre eux parce qu'ils savaient que ça: se battre, que tout ce qu'ils avaient reçu c'étaient des coups et qu'à leur tour ils voulaient apprendre à en donner peut-être parce qu'en en donnant ils pensaient ne plus avoir à en recevoir. C'est pourquoi Kamadja ce jour-là ne pensa plus qu'à s'évader.
Puis il y avait eu cette usine de Doniambo, oui ce devait être Doniambo, pas loin de Nouméa, que toute la classe de Kamadja était allé voir, et Kamadja aurait voulu s'éclipser, mettre un casque jaune ou rouge ou vert, peu importe, celui qu'il trouverait et se mettre à travailler avec les ouvriers parce qu'ils semblaient bien s'entendre entre eux, peut-être qu'ils s'aimaient même, et que Kamadja avait senti ça et que ça lui avait plu de sentir ça, plus que ce que le professeur disait sur l'usine, parce qu'il sentait rien le professeur; Kamadja, et ça le professeur le disait pas non plus, aimait l'usine parce qu'elle lui semblait comme au large de tout, toutes ses lumières comme celles d'un gros bateau au large de tout. Peut-être que Kamadja il saurait retrouver tout seul l'usine de Doniambo et qu'on y voudrait bien de lui si y avait pas un bateau où il pourrait embarquer. Mais Kamadja il était tombé sur son cul après avoir sauté par la fenêtre de l'étude et c'était fait un peu mal et ça l'avait réveillé de tous ces rêves et il avait maintenant plus qu'un peu peur, cette peur qui toujours tenaillait Kamadja, qui ne le quitterait plus, qui lui faisait comme une boule au ventre, et c'était que le surveillant revienne et le trouve là parce que les internes s'étaient tous mis à la fenêtre et braillaient à qui mieux mieux après Kamadja, puis il y avait le petit bras noir de Cimitru Joseph, que Cimitru Joseph avait tendu vers lui pour qu'il s'y accroche et qu'il le remonte avant que le surveillant ne revienne et le trouve là et lui fasse passer toute la nuit à genoux et l'oublie à genoux comme il les avait déjà oubliés à Cimutru Joseph et lui une nuit que Cimutru Joseph le petit Kanak de Maré s'était endormi à genoux en laissant tomber sa tête contre l'épaule de Kamadja et que le surveillant quand il avait vu ça avait pris peur à son tour et les avait renvoyés au lit pour les réveiller une heure après.
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