jeudi 8 janvier 2026

Kamadja et le temps long


Le temps long c'est celui qui ne connait pas de fin, qui se prolonge à l'infini, qui n'est pas mesurable, celui d'une attente sans attente; enfin qui sait si ce n'est pas celui des îles et celui de l'enfance aussi que celui de la vieillesse, un prolongement inattendu de la vie qui n'en fini plus. Kamadja dans l'enfance de l'âge n'avait jamais vraiment goûté qu'à ce temps long et dans ce temps long même les choses les plus présentes prenaient la couleur de l'absence et inversement il pouvait sentir la présence des absents aussi bien que s'ils avaient été là avec lui Kamadja, car rien ne mourrait jamais vraiment tant que lui était en vie.

C'était quand il avait les yeux fermés qu'il voyait le mieux, que tous les objets et toutes les personnes retrouvaient leur emplacement naturel, le père était une ceinture à la main qui leur courait après autour de la table, la mère se prélassait sur le canapé du salon et le petit frère enfermait bien à clé dans le coffre fort qu'on lui avait fabriqué à cet effet tout ce qu'il ne voulait pas qu'on lui prenne, même pour jouer avec; Wayéméné Helène était toujours avec Rosina assises sur les deux marches qui séparaient l'internat des filles de l'internat des garçons où Kamadja les verrait sans oser faire le moindre petit geste de reconnaissance et elles riraient sur son passage du rire bête qu'on a à cet âge là; Leroy le caldoche le tenait toujours à bout de bras la tête collée contre les casiers de l'étude en bon vacher qu'il était comme si Kamadja eut pu l'encorner; les cocotiers de la baie Laugier berçaient toujours leurs palmes sous l'alizé; le bateau à la coque orangé et au soixante seize chevaux Mercury sillonnait toujours le lagon laissant trainer derrière lui comme une frange d'amertume l'eau retournée par ses hélices…

Mais le temps long ce n'étaient pas seulement des images que Kamadja voyait sans les voir mais bien le temps où il s'éternisait. Kamadja n'était pas un voyageur du temps; Kamadja n'avait pas fait un voyage en Nouvelle Calédonie dont il s'en serait retourné comme un touriste; Kamadja ne s'inscrivait pas comme eux dans le temps court qui est le temps qui court et Wayéméné Helène ne serait une vielle femme que pour ceux qui la verraient vieillir quand pour lui elle ne serait jamais qu'une jeune fille qui l'attendait toujours dans les escaliers avec son amie Rosina et avait en le voyant un rire gêné. La collection de coquillages que ses parents avaient voulu ramener sur le continent et qui dans le container s'étaient abimés étaient restés pour Kamadja tels que sur le récif ils les avaient trouvés; Kamadja n'avait pas plongé dans cet abîme du temps ou si profond qu'il ne le voyait plus passer. L'éternité n'avait pas un goût amer. Kamadja n'était pas amer. Il n'avait pas aimé et puis cessé d'aimer, mais aimait toujours ce qu'il n'avait jamais cessé d'aimer. Et c'était d'un amour sans retour. Dans le temps long il n'y a ni aller ni retour. On y est, c'est tout.

Cette conception du temps ne fait pas les grands voyageurs encore moins les voyageurs au long cours. Il pouvait en parler avec Nakédé Pierre le Kanak philosophe qui n'avait jamais écrit un livre de philosophie mais se tenait toujours à ses côtés pour les questions du temps; ils s'étaient quittés Nakédé et Kamadja mais Nakédé lui avait dit qu'il pouvait partir où qu'il voulait lui Kamadja mais qu'ils se quitteraient jamais pour autant et il avait raison Nakédé mais Kamadja qui était très malheureux de le quitter ne le savait pas encore. Aussi il avait dit Nakédé que Kamadja ne rapporterait rien de Nouvelle Calédonie et ce qui était vrai pour la collection de coquillages des parents s'avérait vrai pour une soi disant collection de souvenirs qui est ce que les gens rapportent de leur voyage, mais c'était pas un voyage que Kamadja avait fait en Nouvelle Calédonie et y aurait pas plus de souvenirs qu'il y eut de coquillages sinon brisés, pas intacts, que Kamadja chercherait même pas à reconstituer ou à retrouver, et parce que les parents parlaient aussi de coquillages volés dans le container Kamadja lui ne pourrait pas parler de temps volé ou envolé parce que tout était bien présent comme il l'avait toujours été et c'est juste que Kamadja ne connaissait pas le passé ni le futur.

On aurait dit que Kamadja vivait dans le temps long et que c'était aussi celui de Nakédé et que Nakédé le savait qui lui disait encore que lui Kamadja il n'aurait ni passé ni futur et c'était comme si Nakédé en plus d'un philosophe s'aurait été un grand sorcier et qu'il l'aurait emboucané à Kamadja parce que c'est vrai que Kamadja il a pas eu de futur sur le continent et qu'il pourrait pas non plus parler de la Nouvelle Calédonie comme de son passé parce que c'était toujours présent en lui la Nouvelle Calédonie, qu'il avait juste vécu tout au présent Kamadja et qu'après c'était difficile d'en parler au passé qui était comme s'inscrire dans le temps court, un temps qui passe quand y avait rien qu'était bien passé dans la vie de Kamadja et qui n'en finissait pas de s'éterniser en vain. Nakédé c'était le même Nakédé de toujours, stoïcien avant les stoïciens, stoïcien après les stoïciens, mais Nakédé l'était stoïcien de toujours et sans les connaître, c'était le stoïcisme à l'état pur, on aurait pu mettre un renard sous ses habits qui lui dévorait le ventre qu'il aurait pas bronché Nakédé dur à la douleur comme il était, et costaud avec ça, et pacifique comme jamais costaud on a vu, c'est que sa force elle était pas là à faire l'événement, elle était dans le temps long, sur le continent y a personne qui vit dans le temps long lui avait dit Nakédé avant qu'ils se quittent mais pour Nakédé ils s'étaient pas quittés et Nakédé il avait raison mais Kamadja tarda à le comprendre et en a souffert de pas le comprendre plus tôt. 

Nakédé il aurait pu avoir toutes les femmes qu'il voulait et Kamadja comprenait pas qu'il en voulu pas de femmes Nakédé. Kamadja il le comprit cependant quand il perdit sa femme et après qu'une autre femme l'eut quitté, c'est que les femmes ça s'inscrit pas dans le temps long. Y avait encore cette femme qu'ils avaient tous vue les internes qui en rang remontaient la côte qui menait au Lycée Lapérouse et elle était à poil dans une voiture où elle faisait l'amour. Kamadja avait tout de suite pensé à ces deux chiens qu'il avait surpris dans une rue en terre battue de Kouaoua et qui arrivaient pas à se séparer, qui étaient restés collés l'un à l'autre et qui hurlaient parce qu'ils pouvaient pas se décoller. La femme et l'homme ils avaient pas pu se décoller quand tous les internes ils étaient passés à côté de la voiture. Mais Nakédé stoïque il n'avait même pas regardé comme tous les autres internes, certains s'étaient même collés aux vitres de la voiture, certains qui auraient aimé s'y coller à la femme comme si c'était une chienne et qu'eux ils étaient des chiens. Kamadja il avait aimé Nakédé pour ça et c'était juré qu'il serait comme Nakédé et Kamadja il avait pas regardé parce que Nakédé n'avait pas regardé.

Mais quand on vit dans le temps court c'est comme ça: on est pressé et on se presse les uns les autres et on n'aime pas les nonchalants comme Kamadja et Nakédé qui lui avait appris à être comme ça à Kamadja. Faut pas se presser, faut rien presser non plus contre soi comme si c'était rien que ça aimer parce que si c'était rien que ça aimer dans le temps court c'était pas pareil dans le temps long et Kamadja pouvait toujours dire qu'il aimait Wayéméné Hélène même s'il n'avait jamais pu la presser contre lui à Wayéméné Hélène comme il pouvait toujours dire qu'il aimait Sylvie, la petite Nisa, même si elle était morte et qu'il pouvait plus non plus la presser contre lui, c'est que c'était pas un chien Kamadja et c'était grâce à Nakédé qui avait jamais montré qu'il était un chien et c'est qu'il l'était pas Nakédé parce que ceux qui le sont finissent toujours pas se trahir. Nakédé il était droit dans ses bottes et c'est pour ça aussi que personne venait le chercher et qu'il se battait pas comme les frères Cilane et comme il avait vu aussi Kamadja les chiens se battre et c'était sans doute pour une chienne, Nakédé il se serait pas battu pour une chienne parce que Nakédé même s'il était pas stoïcien il avait déjà tout compris.

Le temps long c'est une découverte tardive de Kamadja et qu'il avait toujours appartenu à ce temps là qui était celui de Nakédé et qu'il avait fallu Nakédé pour que ça germe dans son esprit et qu'il en ait conscience et c'est pourquoi maintenant il le savait, on aurait dit qu'il était d'une autre planète quand il était sur la même planète que ceux qui vivaient sur le continent et c'était dans le temps court et c'était pas comme lui qu'ils vivaient qui était vivre comme Nakédé Pierre qu'eux ils n'avaient pas eu la chance de connaître ou qu'ils auraient oubliés comme ils finissent par tout oublier ceux qui vivent dans le temps court où rien ne dure jamais. Il aurait fallu aussi qu'ils aillent en Calédonie et pas pour voyager parce que Kamadja il le rapportait de là-bas et pas comme on rapporte un souvenir, que c'est à peine s'il savait en parler et qu'il aurait aimé que Nakédé en parle pour lui, mais Nakédé il aurait même pas eu besoin d'en parler pour qu'on y croit et qu'on en ait envie du temps long, il aurait suffi de le voir à Nakédé comme Kamadja continuait de le voir et c'était mieux quand il avait les yeux fermés.


CITATION

"Que le temps devant vous jeunes gens est immense et il est court/ A quoi sert-il vraiment de dire une telle banalité/ Ah prenez le donc comme il vient comme un refrain jamais chanté/ Comme un ciel que rien ne gêne une femme qui dit Pour toujours." ARAGON, Le roman inachevé.

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