Kamadja l'avait pas attendu d'être vieux pour connaître la solitude et la première chose qu'il aurait fait s'il avait eu à qui parler, quelqu'un de confiance à qui se confier, c'est de lui en parler un brin de la solitude et il aurait commencé par lui dire que la solitude il fallait pas s'en effrayer mais commencer par l'apprivoiser, qu'elle se montrait pas trop sauvage la solitude si on savait s'y prendre avec elle, et que même elle était réparatrice, qu'enfin lui Kamadja s'est toujours grâce à elle qu'il avait réparé tout ce qui allait pas bien chez lui, qu'il lui devait beaucoup à la solitude, que quand ça allait pas bien qu'on lui laisse un peu de solitude et ça irait tout de suite mieux après.
Alors quand il voyait les gens se plaindre de la solitude il comprenait pas bien pourquoi Kamadja parce que dans la solitude y a personne qui pouvait vous faire du mal et que la solitude elle elle pouvait vous faire que du bien, que c'était même le meilleur médicament contre toutes les peines de cœur et que les peines de cœur elles pouvaient pas venir de la solitude mais bien de tous ceux qui vous laissaient et qu'il fallait pas confondre le fait d'être laissé par les autres et le fait d'être seul, que c'était pas sa faute à la solitude si les autres vous laissaient et qu'il fallait pas s'en prendre à elle après comme étant à l'origine de ses souffrances, qu'elle y était pour rien elle la solitude.
Quand ses parents avaient laissés Kamadja à l'internat c'était pas la première fois qu'ils le laissaient et que Kamadja était malheureux qu'on le laisse tout seul, seulement il avait pas encore bien apprivoisé la solitude. Il avait cherché pourtant avec des pinceaux et du papier Canson, que c'était tout ce qu'il avait entre les mains à Kouaoua quand il était seul dans sa chambre, que les parents étaient partis sans lui, à peindre, et c'était la rivière d'eaux boueuses de Kouaoua village minier, les cocotiers de la baie tranquille avec son sable noir, et les baraques en bois ou la SLN logeait ses ouvriers, puis les maisons en dur peintes en blanc des zoreils, tous ou presque des fonctionnaires, et bien sûr le bleu de la mer et du ciel et du jaune pour le soleil, c'est que Kamadja aimaient les couleurs, mais il savait pas peindre.
Il aurait pas su donner une couleur à la solitude, il aurait jamais cessé de peindre Kamadja s'il avait su peindre la solitude, quand c'était ce qu'il fallait qu'il arrive à faire sortir de lui, toute cette solitude, parce qu'il y en a qui en meurt de la solitude et c'est comme d'une bête sauvage, pensait Kamadja, si vous savez pas l'apprivoiser, et c'est pourquoi il aurait aimer en parler comme pour la faire sortir de lui et qu'elle le dévore pas de l'intérieur comme le paternel avait été dévoré par son cancer et cette guerre qu'il était allé faire en Algérie et n'avait jamais réussi à en parler. Mais si Kamadja avait été sauvé de la solitude il le devait d'abord à la nature calédonienne, trop belle qu'il aurait dit s'il avait parlé comme les gosses d'aujourd'hui. Kamadja livré à la nature calédonienne il était plus livré à la solitude, c'était la nature qui le prenait, il ne faisait plus qu'un avec elle. C'était pas un décors et il n'avait jamais su peindre qu'un décors Kamadja, c'est pourquoi n'étaient jamais ressortis sur le papier Canson lui et sa solitude, que pour sûr c'est ce qui devait faire du bien à peindre et après du bien à voir à tous ceux qui regardaient sans savoir même pourquoi ça leur faisait du bien.
A l'internat y avait plus de nature, plus de cette nature où Kamadja s'était senti si bien avec sa solitude, c'était plutôt comme dans les prisons où les prisonniers ils peuvent pas se sentir bien avec leur solitude, même pas l'apprivoiser, où elle doit leur sauter au visage leur solitude et les griffer et les mordre et les tuer même, leur solitude, s'ils s'arrivent pas à l'exprimer. Sans doute Kamadja il avait bien souvent failli mourir avant de réussir à l'apprivoiser sa solitude. C'est que ça se fait pas naturellement ni par la force des choses. Et quand on a plus rien à contempler y a plus qu'à rêver, mais le rêve éveillé c'est le plus dur de tous les rêves: il faut apprendre à pas être là où l'on est, c'est comme s'évader, et Kamadja il avait dû apprendre à pas être là où il était, que c'était la seule façon qu'il avait de s'évader de l'internat. C'était mieux quand même quand les Kanak le soir au dortoir ils grattaient la guitare, ça l'aidait à s'évader ou à rêver ou à être bien avec sa solitude, encore mieux s'y avait une fenêtre qui restait ouverte et pouvait s'envoler comme un petit oiseau qui aurait été là enfermé toute la journée. Kamadja alors ça le grisait sa solitude et tout d'un coup il se mettait à aimer tout le monde et tout le monde l'aimait, puis il s'endormait.
Mais la vraie vocation de la solitude pour Kamadja c'était pas de vous faire voir la vie en rose mais de réparer ce qui dans la vie avait été cassé et comme y avait beaucoup de choses qui avaient été casées dans la vie de Kamadja, Kamadja avait besoin de beaucoup de moments de solitude pour les réparer et ça pouvait pas tomber mieux parce que si jamais la solitude avait été généreuse ça avait bien été pour Kamadja. Quand il arrivait dans la solitude il était dans un état déplorable mais il savait Kamadja que c'était de cet état déplorable dont on accusait la solitude quand elle n'y était pour rien et commençait par ne pas lui en vouloir qui était comme de vouloir se sentir bien avec elle, ce qu'il n'arrivait pas sans difficultés. Ses parents lui manquaient tellement et que ses amis, ce qu'il considérait être ses amis aient été plus des amis que ce qu'ils savaient se montrer être envers lui, soit dit en passant presque indifférents, et que Wayéméné Helène l'eut aimé, ne serait-ce que regardé quand il la regardait, de sorte qu'il y ait au moins un regard qui atteste de son existence quand personne ne lui parlait. C'est alors que Kamadja dû commencer à parler avec la solitude puisqu'il n'arrivait pas à la peindre. On sait déjà que c'est une manière d'apprivoiser les bêtes que de leur parler même si elles ne comprennent rien à ce qu'on leur dit; eh bien c'est pareil avec la solitude, il faut lui parler même si elle ne comprend rien à ce qu'on lui dit.
Sans s'en rendre bien compte Kamadja dû passer de plus en plus de temps à parler avec la solitude et c'est ce que d'autres appellent peut-être penser, encore que ce serait penser à rien de précis parce que dès que Kamadja commençait à penser à quelque chose de précis ou à quelqu'un de précis il perdait le contact avec sa solitude et c'était ce qu'il y avait de plus terrible pour lui qui s'était tellement habitué à sa compagnie que de la perdre. Sans doute que ça expliquerait les mauvais résultats scolaires de Kamadja qui se trouvait dans l'impossibilité de fixer son attention parce que la solitude elle est partout comme l'air diffuse et que se concentrer c'est la perdre. Il le sentait bien qu'elle était partout quand il était tout seul dans Nouméa à se promener parce que c'était le mercredi de sortie des internes et qu'il lui parlait à sa solitude parce qu'il n'avait personne à qui parler et que ça en était presque mieux quand on s'y habituait. Il avait essayé la même chose mais ça avait pas marché avec les poissons de l'aquarium de Nouméa parce qu'il y en avait de bizarres qu'il n'avait jamais vu ailleurs que là et qu'il s'était dit que l'un d'eux ce devait être la solitude et qu'après l'avoir vu il pourrait enfin la peindre la solitude.
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