mercredi 2 juillet 2025

L'individualiste (15)


Qu'on ne dise pas que mon individualiste s'en prend à la société. Comment mon individualiste pourrait-il s'en prendre à la société puisque pour lui la société n'existe pas ailleurs que dans la tête des gens qui à tout bout de champ parle de la société, l'invoque à charge ou à décharge, en parle comme on parle des absents, avec la même lâcheté, comme ils parlent de Dieu, jusqu'au jour où ils l'appellent à leur chevet, pauvres pêcheurs.

Mais mon individualiste ne peut que s'interroger sur ce fameux contrat social tant vanté par Rousseau — il a émis cependant quelques réserves et Locke quelques limites — qui serait comme un contrat à décharge où l'homme se déchargerait de l'homme sur la société: "c'est à toi de t'en occuper maintenant, qu'il lui dirait à la société", aussi ses parents un jour de "perm" lors du service militaire: "désolé, t'es plus à notre charge".

C'est les internats, c'est les ehpads, c'est les hospices, c'est les prisons, c'est les asiles, c'est partout où l'homme signe une décharge à la société pour qu'elle prenne l'homme en charge; enfin, c'est partout où le traitement réservé à l'homme se fait loin des yeux de l'homme par qui n'agit plus en homme mais en fonctionnaire, c'est-à-dire qui agit sous couvert de la société, et fort de son autorité se croit tout permis.  

On voit bien que les griefs qu'à mon individualiste contre la société n'est pas contre la société puisque pour lui il n'y a pas de société mais des hommes, des hommes à qui cette fiction donne bien de l'autorité et du pouvoir sur d'autres hommes: comment en voudrait t-on à Dieu, mais on peut en vouloir à ces prêtres. Il y en a beaucoup qui prêchent pour la société. Il ne faut simplement pas compter sur mon individualiste.

Il n'est pas certain qu'il puisse pour autant dire avec Proudhon: "En deux mots: Religion et Société sont termes synonymes […]Le Catholicisme et le Socialisme, identiques pour le fond, ne diffèrent que par la forme" quand lui paraitrait plus juste les premiers mots des Confessions d'un révolutionnaire "L'autorité, comme la Divinité, n'est point matière de savoir; c'est, je le répète, matière de foi." 

Cette autorité de la société qui s'imposerait comme une divinité, qui voudrait qu'on lui rende un culte, qui exigerait qu'on est foi en elle, qu'on la prie, qu'on la supplie, c'est à quoi notre individu ne pouvait se rendre car s'il y avait un Dieu elle n'en serait que l'usurpateur: non contente de se faire passer pour les hommes elle voudrait encore se faire passer pour Dieu, et cela lui était insupportable.

Qu'on ne dise pas pour autant que mon individualiste est un anarchiste, il n'est d'aucun parti, s'il avait un parti ce serait celui de l'homme, de l'homme qui n'a aucun parti sinon celui de vivre sous la férule d'aucun parti; aussi qu'il n'a foi qu'en l'homme qui est la première et la dernière que l'homme doit perdre, et défendre jalousement contre tous partis qui voudraient l'emporter à des fins autres que la sienne.

Il ne peut y avoir plus individualiste que mon individu qui ne se réclame de rien sinon de lui-même, aussi de ceux qu'il aime, séparément, individuellement, car il ne sait pas aimer autrement qui est comment la société voudrait qu'il aime et c'est la fourmilière, et c'est le troupeau, quand en la fourmilière il ne voit que des fourmis, et dans le troupeau que des moutons, pas l'homme.


CITATION

"il n'y aura de liberté pour les citoyens, d'ordre pour les sociétés, d'union entre les travailleurs, que lorsque le renoncement à l'autorité aura remplacé dans le catéchisme politique la foi à l'autorité." Proudhon Les confessions d'un révolutionnaire.

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