lundi 9 décembre 2024

Un lecteur ingénu


Il avait de ces étonnements ingénus dont on ne pourrait rapporter l'ingénuité sans oublier l'ingénu qu'il était. Aussi il faudrait savoir non seulement ce qu'il lisait mais ce qu'il se disait. Dernièrement il avait reçu un rappel du club de lecture qui devait se rencontrer pour parler autour du roman de Portela. On parlerait sûrement beaucoup de Maddi, personnage principal du roman, et en bien. Dans le roman cependant tout le monde ou presque en parlait en mal. Dans ce roman la vie s'avérait dure et méchante comme elle l'était effectivement se disait-il, et son étonnement naissait de combien il lui apparaissait étrange que des personnes bien vivantes, donc dans la vie et non pas dans le roman, se montrent si gentilles et compatissantes pour les personnages de roman maltraités par la vie. Non ce ne pouvait pas être ces mêmes personnes qui du vivant de Maddi auraient été contre Maddi puisqu'elles étaient à fond pour Maddi. 

Bien sûr, il anticipait sur leurs réactions qu'il donnait comme prévisibles pour les avoir déjà vus réagir si favorablement à l'encontre de personnages défavorisés par le destin. Ce qu'il pouvait regretter c'est de n'être lui-même qu'une personne et non pas un personnage de roman quoique également pas très gâté par le sort, parce qu'alors il aurait plutôt fait l'unanimité pour lui quand il l'avait souvent eu contre lui l'unanimité. Oui, il enviait Maddi non pas pour tout le mal qu'il lui était arrivé mais pour tout le bien qu'en pensait ses contemporains à lui parce qu'il n'était pas sûr qu'ils en pensent autant de lui. Mais enfin tu n'es pas Maddi qu'ils lui diraient, mais leur Maddi n'était pas non plus la Maddi que d'autres avaient conspué dans sa vie, elle n'avait pas été encore élevé par Portela à la hauteur du protagoniste de son roman.

Voilà ce qu'il lui manquait se disait-il et qui ne manquait plus à Maddi, c'était une Portela, c'était un auteur qui parla en son nom, qui s'en fit le narrateur pour ne pas dire le défenseur et qui écrive si bien, c'est-à-dire qui le défende si bien, qu'on ne put jamais plus en dire ou penser quoique ce soit de mal, car de son vivant (et Maddi avait bien existé mais quelle Maddi avait existé?) Maddi n'avait pas été épargné, pas plus que n'importe quel vivant n'était épargné de son vivant par les autres vivants, ce qui ne laissait pas non plus de l'étonner et l'étonnerait encore quand il les entendrait tous parler de Maddi et en bien. 

Certes, aucun d'eux n'avaient connu Maddi mais sans l'avoir connue et d'après ce que Portela avait dit sur elle ils en diraient le plus grand bien, comme de son vivant et d'après ce que les gens en disaient et c'était le plus grand mal d'autres gens qui ne la connaissaient pas davantage en disaient aussi le plus grand mal, parce qu'après tout qu'est-ce qu'ils savaient tous de la véritable Maddi, comme après tout qu'est-ce qu'ils savaient tous de lui et lui des autres sinon ce qui lui et leur étaient rapporté. On s'en tenait tous à des colportages plus ou moins vrais ou mensongers, mais il aimait lui ce mot de colportage car il le renvoyait à une nouvelle qu'il avait lue et où l'on parlait du colportage des livres à des endroits où la culture n'aurait pas autrement eu accès et c'était à dos de mulet ou d'âne.

Fallait-il être bête, mulet ou âne alors pour penser que la culture ou les livres assurant plus que les dites bêtes qui les portaient ce colportage ou rapportage (fondé ou pas historiquement) que ce soit en bien ou en mal ne s'inscrirait pas plus dans la continuité que dans l'arrêt du mal et du bien qui dans la vie même accablait tout un chacun à moins qu'il ne partage avec tout lecteur cette ingénuité qui lui ferait, à la date convenue par le club de lecture, se rendre à la messe de la culture bien pensante et bienfaisante pour rendre un dernier hommage à Maddi qui avait si mal vécue, avait été si mal aimée, si maltraitée, et ne devait son salut post mortem qu'aux livres et à son créateur tout puissant Portela, car qui aurait dit qu'il eut existé une telle créature sinon dans les livres, parce que dans la vie on en avait parlé si mal et ne lui avait rien épargné qui ne fut aussi mal.

CITATION

D'un passage de La Etica de la crueldad de José Ovejero: "En cierto sentido muchos de esos libros que pretenden ser morales  –  el autor revela con ellos lo ruin que es el mundo pero no él, ya que él condena esa maldad – son también extremadamente conservadores. Procuran al lector la sensacion de encontrarse del lado de la razon mientras leen, de forma que no es necesario que lo hagan también mientra viven."

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