Que celui qui avait écrit ce livre l'avait écrit pour lui, oui l'avait écrit pour lui aussi, bien qu'il soit le dernier des lecteurs et il pourrait bien s'en expliquer, ce qui l'en étonnait que plus. Mais, se reprenait-il, c'est que celui qui écrit, écrit pour être lu et qu'il peut l'être par n'importe qui pourvu que ce n'importe qui sache lire, et c'était sans doute pour cela que l'on apprenait à tout le monde à lire à l'école, c'était la volonté de ceux qui écrivaient qui était la volonté d'être lu. Par n'importe qui, se disait-il, car il importait peu à celui qui écrivait de connaître son lecteur pourvu qu'il en eut un, voire plusieurs, qui était tout ce qui lui importait, en avoir plusieurs, et plusieurs n'a pas d'identité sinon une identité plurielle que l'on veut bien mettre en l'englobant au masculin singulier: le lecteur.
Et pourquoi serait-il le dernier des lecteurs sinon parce que ce serait bien le dernier, si toutefois l'auteur pensait à son lecteur, à qui il aurait pensé. Ce n'est pas non plus qu'il ne sache pas lire mais qu'en lisant il se rendait bien compte qu'en écrivant on n'avait pas pensé à lui, ce qui, et s'il s'en était senti capable, l'aurait incité à écrire, car il voyait bien là un moteur à l'écriture plus qu'à la lecture; tandis que si l'on comptait plus de lecteurs que d'auteurs ce devait être parce que beaucoup en lisant pensaient qu'on avait pensé à eux en écrivant sinon pourquoi ils liraient? Ce qui le renvoyait à lui le dernier des lecteurs. Oui, pourquoi lui il lisait s'il pensait qu'en écrivant l'auteur n'avait pas pensé à lui. Eh bien justement, pour réparer cet oubli.
Il était dans les silences de l'auteur. Il était dans les non dits de l'auteur. Il était partout où l'auteur n'avait pas pensé à lui. Il était ce que l'auteur n'avait pas écrit. Mais pour le savoir il fallait d'abord le lire à l'auteur. Le lire pour savoir ce qu'il manquait à son ouvrage. Comme il y a des lecteurs qui ressortent de l'ouvrage, une fois qu'ils l'ont lu, tout plein de l'ouvrage, lui en ressortait avec une impression de manque, qu'encore une fois s'il avait pu il aurait aussitôt comblé en écrivant. Il n'en voulait pas pour autant à l'auteur sinon comme celui qui se retrouve dans l'angle mort du rétroviseur si le conducteur en vient à le heurter, mais l'auteur ne le heurtait jamais puisque jamais il ne se retrouvait dans son livre. Il en ressortait donc indemne tandis que beaucoup disaient s'en trouver modifiés. On eu pu dire que les livres qu'il lisait comme la vie qu'il vivait glissait sur lui comme la pluie sur un imperméable ou un parapluie, sans vraiment l'affecter, mais c'est parce qu'il ne se sentait pas viser en particulier.
L'auteur devait mal tirer ou toujours viser à côté parce que jamais il n'était touché par ses lectures. Il voyait bien, puisqu'il lisait, que l'auteur tirait, mais qu'est-ce qu'il tirait mal. Ou était-il ainsi fait qu'il fut à l'abri des balles (un poète espagnol parle de son poème comme d'une "arma cargada de futuro") qu'aucun de ces auteurs puissent trouver en lui une postérité parce qu'il aurait éprouvé leurs tirs sans trop s'en ressentir. On l'a déjà dit: ça glissait sur lui comme de la pluie. Jamais leurs paroles n'étaient assez fortes. Jamais ils ne tiraient assez fort sur lui ou pour lui ou pour qu'il s'en ressente, qu'il fut blessé, ne serait-ce qu'égratigné par elles. Que d'enfantillages, que de mièvreries dans les romans, de loin il leur préférait les ouvrages philosophiques ou les poèmes, là, se disait-il, on tape dans le dur, dans ce qu'il y a de plus consistant, dans ce qu'il y a de plus existant, pas de blablabla, pas de table et de rallonges à tirer. Souvent il refusait l'invitation faite par les romanciers, sans doute la crainte de s'ennuyer, que rien ou personne ne lui parla.
Non que les auteurs ne mentent pas en disant qu'ils avaient pensé à lui: leur lecteur, car il le savait bien lui que ce n'était pas vrai, qu'ils n'avaient pensé qu'à eux et que c'était même pour cela qu'ils écrivaient eux les auteurs, parce qu'ils s'étaient rendus compte eux aussi que les auteurs ne pensaient pas à leurs lecteurs mais qu'à eux; parce qu'ils avaient été bluffé eux aussi avant de s'en rendre compte et de bluffer à leur tour leurs lecteurs en leur faisant croire qu'ils pensaient à eux quand tout le monde, c'est bien connu, ne pensent qu'à soi. Il y en a seulement chez qui chez eux il y a de la place pour beaucoup de monde et on dit d'eux alors que ce sont de grands auteurs parce que beaucoup de monde s'y retrouve. Et c'est vrai qu'il aimait les grands auteurs, qu'il les trouvait hospitaliers, c'était comme cette émission à la télé intitulé: "J'irai dormir chez vous". Tous les grands auteurs semblaient l'inviter à dormir chez eux. Mais quand il se réveillait de sa lecture il se retrouvait toujours tout seul et à penser qu'aucun auteur n'avait vraiment pensé à lui en particulier mais seulement l'avait invité à dormir chez lui, et c'était beaucoup dire car c'était surtout des nuits d'insomnies.
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