En tant que lecteur, qui ne s'était pas poser la question de savoir si l'auteur écrivait ce qu'il avait dans la tête ou ce qu'il avait sur le cœur? Il semblait bien raisonner et argumenter mais pouvait-on raisonner et argumenter à contre cœur? Pourtant et généralement on ne prêtre pas à qui raisonne beaucoup de cœur comme à qui a du cœur beaucoup de raison. On peut concevoir cependant un savant alliage des deux qui servirait autant le fil de l'argumentation que de la narration et le lecteur recevrait alors autant qui puisse satisfaire son esprit que son cœur, mais jamais aucun ouvrage ne pourrait être totalement dénué de l'un et de l'autre, et quand on dirait d'un auteur qu'il n'a pas de cœur on se tromperait autant que si l'on disait qu'il n'avait pas de tête, car il lui faudrait avoir les deux pour parler à son lecteur qui n'ait pas davantage dénué de toute raison comme de tout sentiment. On pourrait alors classer les auteurs comme leurs lecteurs selon la dose de raison ou de sentiment contenu dans ce savant mélange, car le lecteur ne serait pas plus, pas moins, qu'un drogué qui aurait besoin de sa dose, un addicte du livre, et c'est ainsi qu'il se considérait.
Il s'étonnait alors d'avoir davantage besoin d'une lecture réflexive que narrative; l'une l'endormirait tandis que l'autre le réveillerait; il ne souffrirait pas non plus les longues descriptions les trouvant peu vraisemblables. Qui s'arrêterait à contempler et décrire ainsi ce que tous ses sens percevaient s'il n'était poussé par la nécessité d'écrire? C'était donc un artéfact de la littérature ou tout simplement de la littérature et il n'aimerait pas lui la littérature, mais qu'un auteur poussa un peu loin et fort longtemps la réflexion lui paraissait plus naturel comme de la retrouver dans les livres, bien qu'une organisation trop poussée et systématique de la pensée lui semblait aussi suspecte ou artificielle et contrariant le besoin d'évasion et de liberté de la pensée. De tout cet artifice devait être née l'expression: il parle comme dans un livre. Cela ne ferait pas seulement référence à un langage choisi, voire précieux ou savant, mais aussi à un mode de pensée peu naturel qui ne ferait pas de place à justement l'absence de pensée. L'absence de pensée est ce qui ferait le plus peur à un auteur et sans doute étaient-ce ceux qui la maitrisaient le mieux cette crainte qu'on apprécierait le plus.
Il y avait comme ça quelqu'un qu'il aimait écouter et il se demandait pourquoi parce qu'il parlait peu. Il soupçonnait alors le lecteur qu'il était d'avoir besoin de cette absence de pensée de l'auteur pour la meubler à sa guise, c'est-à-dire par sa propre pensée, et de ce qu'il lui fasse place il lui serait reconnaissant. Si on dit que l'homme n'aime pas le vide il faudrait aussi dire qu'il n'aime pas le trop plein. Dernièrement cependant il lisait Vie et opinions de Tristram Shandy qui le régalait par son humour, son ironie, son esprit critique, sa fantaisie aussi, mais qui le rassasiait trop vite, était un peu comme une nourriture trop consistante et à la limite indigeste si on en ingurgitait une trop forte dose ou un alcool un peu fort qui aussi très vite le saoulerait. Mais on peut aussi très vite s'habituer à ce genre de littérature. D'ailleurs la grande littérature devait, selon lui, être faite pour de grands drogués qui seraient passés aux drogues dures et Vie et opinions de Tristram Shandy lui semblait bien faire partie de ces drogues dures.
Il ne savait pas s'il en arriverait à bout. A chaque fois il voulait arrêter, mais à chaque fois il repiquait. Une petite dose le mettait vite KO. Le faisait délirer. Mais comme il avait de plus en plus besoin de ce délire et que ce délire n'était pas le sien en fait mais celui de Sterne l'auteur délirant de Vie et opinions de Tristram Shandy, il lui fallait bientôt une autre dose de quoi réactiver "son délire perso" mais qu'il devait comme dit précédemment à Sterne. Bizarrement il avait ressentit ce même égarement ou dérangement de l'esprit mais aussi du cœur, et bien qu'on pu les placer en des registres différents, avec Kierkegaard dans son Journal d'un séducteur. Il y avait une liberté indéniable à parler comme ils parlaient à leur lecteur et c'était autant à son esprit qu'à son cœur et sans ménagement, détruisant tout comme les drogues dures peuvent tout détruire sur leur passage, mais libérant ainsi l'espace nécessaire à cette exaltation sans limite de ce trop limité cœur et esprit.
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