vendredi 1 novembre 2024

Un être en morceaux


Tout tenait-il en cela qu'on ne lui eut pas donné assez de confiance pour qu'il fit de lui-même un personnage auquel il adhérerait complètement, et en ce sens on pouvait bien dire qu'il n'était pas fini, qu'il ne disposait pas d'une personnalité complète. Plusieurs fragments jamais bien soudés entre eux feraient qu'il ne se sentait jamais entier aussi que rien ne put les réunir. De définitivement morcelé qu'il était il se disait avoir en plusieurs endroits laissés une part de lui-même mais que difficilement il pouvait appeler lui-même, car dans quel morceau pourrait-on dire qu'il serait plus qu'en un autre. Il aurait tant désiré avoir autant de force dans cette affirmation personnelle qu'il percevait en tout être qui ne fut pas lui-même. Il serait allé jusqu'à dire qu'ils existaient eux, tandis que lui n'existait pas. Mais il n'était pas non plus s'en trouver à leur existence une certaine grossièreté qui devait tenir au fait qu'elle contenait un plus gros morceau d'être que lui n'avait jamais pu offrir à l'existence, une part plus désirable et plus enviable que la sienne. Parce que, qu'est-ce qu'il avait à présenter lui aux autres? Sans doute une certaine gêne dû à ce manque de présence dans l'existence qui devait sauter aux yeux de tout le monde. Mais ce n'était pas sa faute à lui s'il n'arrivait jamais à se réunir tout entier. Il aurait fallu recoller les morceaux. Il sentait la déchirure, il aurait plutôt fallu dire les déchirures, qu'il était déchiré de partout, comme ça devait être criant, si criant que la plupart de son temps il le passerait à se cacher des autres, à cacher les morceaux, à vouloir les recoller, qu'on le crut entier. Son mal d'être tiendrait cependant tout entier à ce qu'il ne fut pas entier, dans cette incapacité à l'être entier. Si encore il eût été lâche et pusillanime, qu'avec un peu de courage il eût pu y mettre fin, mais il avait bien essayé quelques fois quoique sans réussite: c'était comme s'il n'en faisait jamais assez, qu'il aurait pu en faire davantage pour exister, le minimum vital, ce minimum vital qui ne coûtait rien à personne pour exister. Et puis il n'était pas quand il fallait être, c'était trop tôt ou c'était trop tard pour être, non, il n'était pas dans le bon tempo de l'être. Mais comme il aurait aimé qu'on put lui dire qui il était, qu'on put tracer d'un seul trait, fut-il grossier, son portrait. En certaines et rares occasions il avait cru pouvoir lui-même se saisir. Mais non. Une défaillance. Trop de défaillances. Rien en tout cas ne semblait en lui vouloir tenir longtemps, le suffisamment longtemps pour qu'il put dire: ça c'est moi. C'est ce qui devait manquer pour qu'on l'aima. C'est qu'il n'y avait pas quelqu'un a aimer, quelqu'un de qui on eut pu dire: c'est lui.

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