Elles s'étaient si simplement aux autres qu'il lui apparaissait comme naturel qu'elles soient aux autres, comme si elles étaient nées pour être aux autres et non pas à lui, cela ne laissait pas cependant de le surprendre qu'elles réussissent à produire sur lui cet effet qui devait être si rassurant pour leur homme. Et puis d'un autre côté il entendait ces histoires de coucheries et il se sentait alors plus dupe qu'aucun mari ne l'aurait été, sans doute parce que sur aucun mari comme sur lui elles ne produisaient un tel effet qui les mettait toutes hors de cause. Parfois il se disait qu'il devait lui arriver de se retrouver face à face avec une femme qui trompait son mari sans en avoir plus connaissance que s'il s'était trouvé devant un bandit, comme si les femmes qui trompaient leur mari, mettons qu'elles eurent existées au temps de madame Bovary, ne faisaient plus parties que du folklore, que des films qu'on aimait voir, que des livres qu'on aimait lire, mais pas de la réalité, et que cela expliquerait pourquoi pas plus que les bandits il ne pouvait être amené a en croiser, ils n'existeraient tout simplement plus, ils feraient parti de la fiction. Bien sûr, il souriait en pensant ainsi mais n'empêche que c'était une réalité qui lui échappait et dont il n'aurait pas connaissance autrement que par les histoires qu'on racontait et qui pour lui ne resteraient donc que des histoires; ou c'est que la tromperie aussi devait être naturelle, non pas une chose extraordinaire, digne d'être racontée, mais extraordinairement ordinaire, simple, naturelle à l'homme, si naturelle qu'il ne lui en coûta pas de la cacher, car il pouvait se montrer tel qu'il était sans qu'on ne la vit. D'elles, un simple regard pouvait l'abuser, une simple attention pouvait l'abuser, il suffisait qu'il les prenne pour lui. Mais combien elles distribuaient leur regard, et combien elles distribuaient leur attention, si bien que chacun à chaque fois put se sentir personnellement concerné, et penser faire l'objet d'une faveur quand il n'en recevrait aucune ou pas davantage qu'un autre, à tous ce regard qui semblait en dire long, à tous ce geste qui semblait équivoque. Non, cela ne s'apprenait pas. Non, cela devait leur être aussi naturel que de se mouvoir, répondre à cette même grâce qu'elles avaient a se mouvoir parmi les hommes. Cependant il ne cherchait pas et peut-être n'avait-il jamais cherché à les conquérir, mais ne parlait-on pas de conquêtes féminines, et cela en effet répondait à l'idée qu'il se faisait qu'elles n'étaient pas à lui et qu'il aurait fallu alors les conquérir, ce qui était comme les prendre aux autres à qui il lui apparaissait à lui si naturel qu'elles soient, et il n'était donc pas prêt à ça, il ne serait jamais prêt à ça. Par ailleurs et ce qui le confirmait davantage dans sa pensée c'est qu'aucune n'eut montré vis à vis de lui des dispositions telles qu'il eut pu dire qu'elle était à lui, et combien même elle le serait qu'il continuerait à la voir mieux avec les autres et à se dire qu'elle se rendrait bien vite compte de l'usurpation d'identité, qu'elle s'était trompée, que celui qu'elle avait pris pour lui en fait n'était pas lui, mais un autre avec qui bientôt elle serait plutôt que d'être avec lui. Et comment aurait-il pu pensé autrement: elles avaient une façon si simple, si naturelle d'être aux autres qu'il lui aurait fallu être aveugle pour ne pas le voir. Quant à ce qu'on racontait sur elles et qui tendrait à prouver qu'au contraire elles étaient à tous, c'est-à-dire à personne en particulier, qui est l'impression qu'elles voudraient donner, et que les faits démentiraient, n'était pas davantage pour lui plaire. Non, ce qu'il aurait voulu d'elles c'est l'assurance d'un sentiment simple et naturel dont il n'aurait pu douter être le destinataire.
Mais avec ces êtres saugrenues il était toujours allé de déconvenues en déconvenues, sans doute justement à cause d'une profonde méconnaissance de leur nature. Serait-ce qu'il y avait avec elles tout cet artifice trompeur qui ferait qu'il n'en saisirait pas l'exacte condition, que croyant se saisir d'elles il n'en saisirait que les habits et qu'elles lui glisseraient ainsi et facilement entre les doigts, se jouant de lui par ce jeu d'ombres ou d'illusions qu'elles auraient su créer autour d'elles, telles des chimères, ces chimères qu'à partir d'elles et à défaut d'elles et comme tant d'autres ils s'imagineraient être elles, et il leur suffirait alors de répondre à ces chimères, de donner un peu dans la chimère, pour entretenir leurs illusions tout en se rendant insaisissables et aussi pour disparaître comme disparaissent les illusions. Tandis qu'en chair et en os, purement, naturellement, simplement, comme elles étaient nées elles étaient nées pour être aux autres, qui au lieu d'épouser des chimères épousaient leur condition matérielle et surtout y subvenaient par tous les moyens qui étaient entre leurs mains, car si elles lui glissaient entre les doigts c'était pour prendre leurs mains à eux, aux autres, c'est qu'elles devaient sentir que les siennes à lui de mains étaient vides tandis que les leurs à eux seraient pleines. Il lui fallait se rendre à cette évidence: elles ne se nourrissaient pas que d'amour et d'eau fraîche, telles des créatures divines. Ce n'est pas le général qu'il lui faudrait voir sur son trône mais bien elles, plutôt que de les voir comme des êtres d'amour qui ne feraient qu'aimer, des anges, des chimères. Aussi il envierait moins les autres qui avaient à se les coltiner au quotidien. Et quel âge devait avoir son premier amour, son premier amour devait être une vieille femme maintenant. Une vieille qu'un autre se coltinerait à sa place et qu'il devrait remercier pour cela. Les enfants qu'avec elle il aurait eus viendraient de moins en moins le voir et de façon de plus en plus intéressée, intéressé par sa fin qui ne devait plus être très loin non plus, surtout d'un point de vue extérieur, froid et lucide, presque médical. Oui, il n'avait vécu que de chimères et, tandis que les véritables êtres périssables périssaient, continuerait-il encore longtemps à se repaître de chimères. Il lui faudrait enfin descendre sur terre où des êtres de sang et de chair aimaient avec leur sang et avec leur chair, et parce que cet amour n'était que chair et sang aussi l'était le fruit de cet amour, parce que de tel arbre ne peut venir que tel fruit, charnu, sanguin, ni saint ni savant, ce n'était pas davantage l'arbre de la connaissance que celui de la vertu, il ne fallait donc rien lui prêter d'autre, n'avoir de lui d'autre faim, d'autre soif, que ne put étancher le sang et la chair.
Mais quand il se souvenait de la place, de toute la place qu'avait occupé non pas physiquement mais dans son esprit, les femmes dans sa jeunesse, il ne pouvait le comprendre autrement que par la chimère, car un être de chair et de sang n'occupe pas tant de place, et elles étaient plutôt minces et petites celles qu'il avait aimé et c'était, à bien y penser, surtout le fait de leur absence, dans le temps de l'attente que s'était développer cette excroissance chimérique et si envahissante qu'il ne pouvait plus penser à rien d'autre qu'à elles. Mais ce n'est pas à elles à qui il pensait il le savait maintenant, car elles n'avaient jamais été celles qu'il avait imaginées. Le seul talent qu'il eut pu leur reconnaitre c'était d'avoir forcé son imagination, et lui qui croyait en avoir fort peu avait fait preuve de beaucoup d'imagination, ensuite, si trop de temps s'était passé sans les voir, il ne pouvait plus les voir telles qu'elles étaient, et c'est pourquoi l'on pouvait parler d'aveuglement, mais ce n'était pas même leur beauté, encore moins leur intelligence, les femmes de sa jeunesse n'étaient pas des plus belles et encore moins des plus intelligentes, qui l'avaient aveuglés, mais sa propre imagination, il avait été victime de sa propre imagination qui les avait rendu plus belles et plus intelligentes à ses yeux, parce que ce n'était qu'avec les yeux de l'esprit qu'il les voyait. Et quand il leur parlait elles ne comprenaient pas ce qu'il leur disait, les pauvres, comment l'auraient-elles compris, cela dépassait leur entendement parce que cela dépassait leur imagination, on ne pouvait pas aimer comme il aimait, c'était effrayant. Il leur aurait fait peur. Un violeur ne leur aurait pas fait davantage peur. Qu'il s'en fut pris à elles physiquement aurait encore pu passer mais qu'il s'y prit mentalement et en déployant cette force, cette énergie, ça frisait la folie. Ce n'étaient que de pauvres êtres mortels, de chair et de sang, non pas des chimères, comment ne l'avait-il pas compris? que s'était-il donc imaginé? Il avait honte rien que d'y penser. C'avait été un malade, un grand malade, mais pas un malade du sexe, il eut encore été préférable qu'il fut un malade du sexe, un malade du sexe qui se soigne avec du sexe, quand on aurait dit qu'à lui il lui fallait quelque chose qu'elles n'avaient pas su lui apporter, qui les prenait au dépourvu, qu'elles ne pouvaient pas comprendre, qu'elles n'étaient ni en âge ni en mesure de comprendre, et dont leur âge d'ailleurs n'était pas demandeur, tandis que leur sang, leur chair … Certes, le sang lui brûlait et la chair lui tirait mais il y avait quelque chose de plus sourd et de plus lourd qui grondait en lui et c'était déjà tout le poids de l'existence et le bruit de son effondrement, qu'il aurait tant aimé pourtant qu'elles fassent taire, mais elles ne devaient pas l'entendre, pas encore l'entendre, ces créatures légères. Oui, c'était trop leur demander à ces pauvres créatures de chair et de sang faites pour aimer et pour haïr, pour vivre et pour mourir. Non, ce n'étaient pas des chimères.
CITATION
Hector Bianciotti dans L'amour n'est pas aimé, un recueil de nouvelles écrit: "Si la sagesse consiste à accepter aisément les déceptions, il pouvait se considérer depuis des années sinon sage, du moins prudent: jamais l'espoir ne venait se mêler à l'exaltation amoureuse…"
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