J'entends J me dire: Tu ne trouveras pas dans les livres ce que tu cherches? Eh bien, j'ai trouvé J ce que je cherchais. J'ai trouvé les miens et qui semble les avoir mieux connus que moi. Vallès en parle mieux que j'en aurais jamais parlé. Bien sûr, il dit que ce sont ses parents à lui, mais moi je sais que ce sont aussi un peu les miens. Dans L'Enfant je lis tous ce par quoi il est passé et je ne sais plus si je pleure sur lui ou si je pleure sur moi. Comme j'aurais aimé savoir dire cependant tout ce trouble qui fut le sien mais dont je ne fus pas épargné a être frappé par ceux qu'il avait de plus cher au monde et dire que sa douleur malgré la force des coups reçus était toujours moins grande que son chagrin, car j'aurais pu aussi le dire comme aussi dire cette grande tristesse et cette grande solitude à laquelle on est renvoyé qui est perte, abandon, que l'on peut encore appelé déréliction, un mot qui ne faisait pas plus parti de mon vocabulaire que du sien, un mot savant quand on ignore encore jusqu'à ce qui va marquer notre propre destinée . Bien que ce soit adulte qu'il ait écrit L'Enfant il me fallut encore plus de temps que lui pour comprendre ce que fut mon enfance et j'avoue que sans ce qu'il écrivit de la sienne, et qui fut comme un éclairage portée sur la mienne et sur les miens, il resterait encore beaucoup de zones d'ombres où la psychanalyse ne peut pas entrer, car ce qui lui ferait barrage ne ressortit pas tant de la nature de l'homme que de celle de la société et de la place qu'il occupe dans cette société ou pire encore, parce qu'il s'agit plus de sentiments que de réelles conditions matérielles et sociales, comme du profond marasme social dans lequel baigne toute une couche de la population pas forcément des plus défavorisée sinon par la rudesse des épreuves endurées.
Il dit l'absence de tout et une plus grande présence au monde. Il dit la faim la soif et une plus grande faim et soif du monde. Cette forte intelligence qui ne fut pas la mienne doté d'un savoir qui ne fut pas le mien fut cependant aussi un être vulnérable qui atteint dans sa chair et son esprit le fut comme un bagnard l'est, comme un parias l'est, marqué à vie du sceau de cette infamie qui pourtant s'exerça contre lui, dont il ne fut pas la cause mais l'objet, et il n'y a pas plus grande injustice, d'où cette révolte plus grande en lui qu'en tout autre contre toutes formes d'injustices. Le gredin, le moins que rien, de ses parents, deviendra le scélérat de la Commune, le scélérat de la société, comment pouvait-il en être autrement, coment pouvait-on en avoir une perception plus avantageuse, lui donner une place meilleure qu'antérieurement celle que lui avait donné les siens? Non, simplement non. La société ne fera pas mieux que ses parents. Pouvait-il lui-même avoir une perception autre que celle qu'on lui accorda? Difficilement, et c'est cette difficulté à se percevoir lui-même autrement qui est aussi rendu dans L'Enfant, car elle est aussi et autant soumission que rébellion de l'enfant Vallès à l'autorité dont il eut très tôt à souffrir l'injustice, d'où ce portrait contrasté, ambigüe, de lui-même comme des siens, tant il est vrai aussi que dans le qui est t-on il y a le qui sont-ils, ce qui n'a pas échappé à cette intelligence vive et sensible. Mais cette voix nous parvient comme assourdie par le bruit de son temps et il n'y a toujours pas beaucoup d'oreilles qui l'entendent sinon elles entendraient encore les pleurs inconsolés de l'enfant quand plutôt, pour beaucoup à la sourde oreille mais au regard désobligeant (toujours celui de l'autorité), c'est le rouge qu'ils voient, ou dit autrement ils voient rouge, tellement il est vrai que les maudits de ce siècle comme de l'autre ont aussi été des enfants et pas des plus heureux.
Sans doute est-il davantage donné aux êtres humains de coïncider dans le malheur que dans le bonheur et bien que jusque dans les détails, et peut-être plus dans les détails que dans les grandes lignes, je me sente renvoyé à la mienne, c'est la sienne que je vis maintenant en lisant l'Enfant et cela est dû à ce fait qui me frappe le plus: c'est qu'il ne l'ait pas vécu autrement que j'ai vécu la mienne. Quand on en arrive à toucher du doigt ce point qui ne tient plus tant à la réalité des faits qu'à l'esprit on peut se taire et laisser l'autre parler à notre place: " J'ai vu, comme un assassin, passer seules en face de moi les heures sombres; j'ai tenu les yeux ouverts tandis que les autres enfants dorment; j'ai suivi dans le ciel la lune ronde et sans regard comme une tête de fou; j'ai entendu mon cœur d'innocent qui battait au-dessus de cette chambre silencieuse. Il a passé un courant de vieillesse sur ma vie, il a neigé sur moi. Je sens qu'il est tombé du malheur sur nos têtes!" Que d'autres alors lisent Proust moi c'est Vallès qu'il me faut lire, car si Vallès me parle Proust ne me parle pas. Il n'y a pas en cela de grands ou de petits écrivains, pas plus qu'il n'y a de grands ou de petits lecteurs, qui seraient ceux qui sont donnés aux uns de lire et ceux qui sont donnés aux autres de lire, mais il n'est qu'un seul et même lecteur à qui il est donné de lire un auteur qu'il soit Proust ou Vallès. Et à moi c'est Vallès qu'il m'est donné de lire, et il nous est donné de lire comme il nous est donné de vivre, ce n'est pas tant un choix qu'un destin. A chacun son livre comme à chacun son destin.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire