C'était un lecteur de l'intime. A une autre époque il aurait dû se contenter d'écrits pieux, de confessions, de Saint Augustin et de Sainte Thérèse d'Avila, mais le monologue intérieur depuis Dujardin et ultérieurement Joyce avait permis de connaître des mondes intérieurs qui ne furent pas pour autant habités par Dieu. La vie de tout le monde était pour lui la vie extérieure, aussi celle visible de tous, et il n'y avait pas pour lui nécessité d'aller la chercher dans les livres, par contre, la vie cachée était bien la vie intérieure, et pour y avoir accès il n'y avait que les livres. On s'y confiait tellement au lecteur, pensait-il, que les auteurs ressentaient le besoin de recourir aux personnages, et la critique comme le lecteur étaient mis en garde contre toute amalgame à faire avec toute personne existante et (bien entendu) pensante. En vérité la vie intérieure était fort mal défendue dans les livres car tout parlait d'une vie intérieure qui y trouvait aussi naturellement sa place qu'elle ne la trouvait pas en dehors. Qui aurait oser se mettre à penser à voix haute? Eh bien, quand il lisait, il lui semblait entendre penser à voix haute. Il allait enfin savoir ce que les gens pensent, et c'étaient en effet des univers mentaux parfois fort éloignés dont il avait ainsi connaissance. Il suffisait de savoir lire pour y avoir accès. Des gens qu'on appellent des auteurs se livraient à lui, non pas sous le couvert de l'anonymat mais de personnages pris dans des monologues intérieurs qui n'en finissaient pas, pas en tout cas avant qu'il n'achève sa lecture. La vie était une épreuve et comment ils vivaient cette épreuve était tout ce qui l'intéressait comme l'expérience qu'ils en retiraient, aussi que leur vérité.
Si personne n'osait plus se réclamer d'une vérité il avait l'intime conviction que chacun était porteur d'une vérité, la sienne, et que la connaissance de cette personne passait par la connaissance de cette vérité. Or il ne fallait souvent que quelques pages pour qu'elle lui fut dévoilée alors que toute une vie ne lui suffirait pas pour connaître celle de chacun de ses proches. Sa propre vérité aussi il l'ignorait bien qu'il lui paraissait quelques fois que certains livres s'en approchait sans toutefois l'atteindre. Les péripéties, les anecdotes, les faits, l'évènementiel, n'était que pur divertissement ou décor que les auteurs se sentiraient obligés de placer de sorte que le lecteur ne se sente pas trop dépaysé dans un univers qui ne serait qu'un univers mental, mais il ne le savait que trop bien, ce qu'ils voulaient placer c'était ce qui ne pouvait occuper l'espace public autrement, ce qu'il fallait taire autrement, et c'était la pensée et la pensée de leur vérité, celle qui animait toute vie intérieure mais que toute vie extérieure bannissait. Avec le nouveau roman ils avaient bien voulu, les auteurs, se débarrasser de tous ce fatras anecdotique pour n'en garder dirait-on que la substantifique moelle mais c'était compter sans le lecteur, car tous les lecteurs, loin de là, ne sont pas des lecteurs de l'intime. Ils ont tout d'abord une vie extérieure, une vie extérieure dont il n'est pas facile de les extraire, où ils sont tout empêtrés, eux aussi bien que leur pensée, et retrouver ainsi cette pensée toute nue, c'est-à-dire dépourvue de toute vie extérieure, c'était trop exiger d'eux, c'était comme vouloir imposer la prédominance de la vie intérieure sur la vie extérieure. Il faut à cela une nature contrariée et sans doute notre lecteur de l'intime était une nature contrariée, tournée vers l'intérieur au lieu d'être tournée vers l'extérieur.
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