jeudi 3 octobre 2024

Les lunettes


Désormais il appartient au passé. Pourtant, quand je le revois… Je ne l'ai jamais revu. Pas depuis ce temps-là. Et c'est à peine si l'on a dû se voir une ou deux fois. La première fois c'est à un atelier d'écriture où l'on participait tous les deux et ce n'est pas lui qui attira le plus mon attention. Deux journalistes écrivains tenaient notre petite assemblée désireuse d'écrire comme hypnotisée, voire fascinée, par eux. Cette fascination me renvoyait à un autre événement plus lointain et c'était pendant mon service militaire. C'était un gradé qu'on savait être allé au front et qui un soir de veillée s'était confié à nous sur son expérience du feu. Parmi tous les appelés il n'y en avait pas un qui ne fut pas antimilitaristes d'où mon étonnement ce soir-là où tout le monde l'écoutait bouche bée, et quand je dis tout le monde je dis moi aussi. C'est que ces deux journalistes s'ils n'avaient pas fait l'expérience du feu ils s'avaient fait celle de l'écriture et c'est de cette expérience de l'écriture dont ils nous parlaient avec la même ferveur, cette même flamme dans les yeux, que le gradé nous avait parlé de son expérience du feu. 

Mais c'est lui dans l'atelier d'écriture que je revois maintenant comme s'il y était seul et attentif, car il était de ceux qui parlaient le moins, et c'est à peine s'il voulait lire ce qu'il avait écrit. Mais ce qu'il avait écrit je m'en rappelle encore ou plutôt je le revois comme je le revois à lui: petit, maigre, anguleux, aux traits marqués mais minutieux, qui était tout ce que je retrouvais dans son texte bien ciselé, fait de peu de matière mais d'une matière très travaillée avec quelque chose de perçant que je retrouvais dans son regard. Ça c'était la première fois, même si la première fois en englobent de nombreuses autres, mais invariables quant à la qualité de notre relation aussi que de ma vision de lui ici rapportée, car n'y ajoutant rien de plus ni de moins. La deuxième fois ce fut chez lui et je ne peux dire comment je m'y retrouvais, pas plus que je ne me rappelle de son nom, mais qu'il était assis de l'autre côté d'une petite table, qui devait composer à peu près tout l'ameublement de son petit studio (sans doute pas plus grand qu'une cellule de prisonnier), à rouler tranquillement une cigarette sans dire un mot de plus qu'à son habitude. J'appris cependant qu'il travaillait dans les prisons et que c'était à l'écriture de tout ce qui pouvait être administratif qu'il aidait les prisonniers. Autrement écrire ce ne serait pas son truc et en effet il n'était pas du genre à beaucoup s'épancher, j'entends sur sa vie, sur ses sentiments. Je me rappelle encore qu'il n'écrivait que sur les plantes comme si sa vie avait été la vie d'une plante, mais je crus aussi saisir qu'il y avait quelque chose de maléfique dans ses plantes ciselées par son écriture.

Mais quand il avait dit: "Toi ce que tu veux c'est pas écrire mais être écrivain" il avait vu juste. Avec son regard perçant il m'avait percé à jour. Cependant s'il me voyait encore, mais pas comme je le vois moi maintenant qu'il n'appartient plus qu'au passé, sinon à l'heure où j'écris, il verrait quelqu'un qui écrit mais qui ne sera jamais écrivain. Ce qui lui donnait raison alors avait a voir avec le fait que je portais des lunettes. C'est un peu surréaliste que de l'exprimer ainsi mais ça lui aurait davantage plu que de me tuer à lui dire que j'aimais écrire, ce qui pourtant était tout aussi vrai. En effet, la première paire de lunettes dont j'avais fait l'acquisition ce n'était pas parce que j'étais myope, parce qu'il y avait longtemps que j'étais myope quand à trente ans j'achetais des lunettes pour la première fois. L'opticien s'étonna de cette faculté d'adaptation de mes yeux qui s'étaient jusque-là passés de la correction des verres épais à travers lesquels il leur sera alors donnés de voir. Oui ce n'était pas pour cela que j'en voulais moi des lunettes, pas plus pour lire que pour écrire, mais sans doute, sans doute avait-il raison, parce que je ne pouvais concevoir un écrivain sans lunettes. Mais j'entendais par écrivain tout homme capable d'arborer un livre ou un journal et capable de le lire avec la plus grande tranquillité au monde aussi qu'avec le plus grand sérieux au monde.

C'est ainsi que j'en avais vu à Paris assis aux tables des cafés et qui m'inspiraient ce que jamais mon instituteur de père ne m'avait inspiré: le calme et la sérénité que seule à mes yeux la culture pouvait apporter aux hommes, une distance avec les affaires du monde qui était celle que seule la lecture comme l'écriture pouvaient leur apporter. Aussi en matière de natures mortes celle que j'aurais préférée serait non pas un pot de fleurs, non pas des fruits ou des légumes, mais un livre ou un journal posés sur une table et, à côté, il y aurait une paire de lunettes. Rien ne représentait davantage à mes yeux cet oasis de paix où le voyageur fatiguée de la vie chercherait un peu à se reposer l'esprit de tout ce qui pouvait l'opprimer, mais il ne trouverait ce repos qu'en lisant ou en écrivant. Des lunettes l'y aideraient. L'écriture était un symbole. Les lunettes en était un autre de symbole pour moi. Celle d'une humanité inspirée aussi que celle d'une humanité qui prendrait le temps de respirer, soit de lire et d'écrire, facultés toutes deux liées au port des lunettes comme aux livres et aux journaux. Oui, peut-être que de porter des lunettes m'y aiderait, m'étais je dit, et plus que cela m'aiderait à lire de l'autre côté des quais le nom de la station de métro, parce que plus que cela m'aiderait à lire de l'autre côté des quais la station de métro je voulais que cela m'aide a être non pas un homme comme mon père mais comme ces hommes qui ne pouvaient qu'être des écrivains parce qu'ils ne liraient pas et n'écriraient pas comme lisait et écrivait mon père, et c'est pourquoi ils ne devaient pas être comme lui mais comme je voulais être. Et je ne pouvais pas les imaginer sans lunettes.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire