mardi 29 octobre 2024

Les désenchanteurs de ce monde


Comment pouvait-on aimer la vie quand la vie jetait un vif démenti sur tout ce qui est aimable? Mais c'est que ce n'était pas cette vie qu'ils aimaient mais une vie corrompue. Combien fallait-il de perversion en soi pour aimer une vie pervertie en cela qu'en elle tout ce qu'il y aurait pu y avoir d'aimable aurait été perverti. Il se rappelait alors ces propos désabusés de son ami que s'il n'y avait pas l'art... Oui l'art entretient bien l'illusion d'une vie aimable, quand on ne croit en rien on peut encore croire à l'art, l'art qui comme la foi permettrait de supporter la vie à ceux qui lui découvrent ce visage qui nécessite alors tous les soins et subterfuges de l'art, comme si tout art était un art plastique, propre à donner à la vie son meilleur visage qui est celui qu'elle ne nous présenterait jamais autrement. Lui avait-elle jamais souri? Sans doute. Mais les sourires ne durent jamais. Mais qui sait ce qu'il y a de grimace dans un sourire. Quelle différence aussi entre un enfant qui se présente bien à l'accouchement et un enfant qui se présente mal à l'accouchement si tous les deux doivent vivre. L'autre posture est ensuite celle que l'on prend devant la vie: ceux qui disent qu'ils aiment bien la vie et ceux qui disent qu'ils n'aiment pas la vie. Oui, ce n'est qu'une question de posture à quoi la vie est indifférente. L'authentique tragédie n'en demeurait pas moins l'authentique tragédie. Une comédie la vie? La comédie n'était que celle qu'on se jouait à soi-même comme aux autres, tandis que la vie elle se jouerait de nous.

Enfant comme il avait aimé la vie. Et c'est sans doute pour cela que beaucoup aiment leur enfance et s'y rattachent. Mais il avait de suite déchanté. Dans les contes de fées il y a des enchanteurs. Dans sa vie et dès son plus jeune âge il y avait eu des maîtres désenchanteurs. Sans doute avait-on voulu par là qu'il sache très vite ce qu'était la vie. Mais pour lui cela resterait ce qu'ils, tous ces maîtres désenchanteurs, en avaient fait de la vie. Car s'il devait être un des rares à ne pas s'attacher à l'enfance, pas plus qu'à la religion, pas plus qu'à la religion de l'art, peut-être aussi était-il un des rares à s'attacher encore à la vie, c'est-à-dire à la vivre encore comme un enchantement. Il lui fallait seulement se mettre à l'abri des maîtres désenchanteurs, de leurs prophéties désenchantées et de leurs férules qui étaient autant de coups de baguettes magiques qui lui tomberaient dessus, sur sa vie. Oui on l'avait battu tandis qu'il se battait pour la vie, autant dire pour vivre aimablement quand tout ce qu'il y aurait pu avoir d'aimable aurait été perverti, serait tombé sous les coups de férules des maîtres désenchanteurs de ce monde. Sans doute pouvait-on l'accuser d'ingénuité, et les maîtres désenchanteurs de ce monde ne s'en priveraient pas, mais pas de perversité, de cette perversité qui ne leur permettrait plus d'apprécier cette vie que pervertie. Il ne voulait pas d'eux les corrompus, les pervertis, les maîtres de ce monde désenchanté, mais ce n'est pas parce qu'il ne voulait pas d'eux qu'il ne voulait pas de la vie. Se croyaient-ils la vie qu'ils n'en étaient qu'une forme corrompue, pervertie. Et quand ils s'en faisaient les laudateurs ils n'étaient encore que les laudateurs d'une vie corrompue, pervertie, désenchantée, à coups de férule, cette baguette magique des maîtres et désenchanteurs de ce monde, et seulement propre à créer du désenchantement.


CITATION

"Ah! vivent les charcutiers, nom d'une pipe! Et les cordonniers aussi! Vivent les épiciers et les bouviers! Vivent les nègres! Moi, plutôt que d'être professeur, je ferai tout, tout, tout!..." L'enfant de Jules Vallès

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