mardi 22 octobre 2024

La visite des deux G


Il avait reçu la visite des deux G. Il y avait dix ans qu'au premier G il ne l'avait pas vu et s'interrogeait encore sur le motif de cette visite sans lendemain car comme à son habitude G n'avait pas fixé de date précise à une revoyure (il pouvait donc encore se passer dix ans avant qu'il le revoit) et comme d'habitude il n'était pas venu seul sinon accompagné du deuxième G, cela semblait donc être une constante chez lui, voire deux constantes chez lui. Comme ils avaient commencé les deux G et lui —– et c'étaient avant même de se mettre à table, après il y avait eu les échecs parce que G était venu aussi pour jouer et peut-être aussi pour gagner —– par parler culture entre eux, et ça avait été à qui ferait étalage de plus de culture et à ce petit jeu là aussi il avait perdu, car si on dit que la culture c'est comme la confiture moins on en a plus on l'étale, de ces deux-là, les deux G, on pouvait pas le dire. Son interrogation sur la nature de la visite de G prenait le chemin de l'amener à une interrogation sur la nature de la culture et peut-être cela l'aiderait à connaître la raison de sa visite. Quand on passe par la culture, se disait-il, on passe par la reconnaissance sociale des autres, on passerait par la reconnaissance sociale des autres pour être reconnu soi-même, toute proportion gardée, car la reconnaissance qu'à la société de l'auteur ne peut-être comparé à la reconnaissance qu'elle a du lecteur mais cela n'empêcherait pas que le lecteur s'attende à quelques retombées: ce n'est pas lui qui a écrit tout ça mais enfin c'est quand même lui qui a lu tout ça; entre autre ça pouvait expliquer cette engouement pour les biographies. On chercherait à se retrouver dans les biographies de personnages illustres. Qui sait si G le premier avait dans le passé cherché à se retrouver dans Philippe II de Macédoine, car G le premier était macédonien. Il leur avait proposé quelques livres de sa bibliothèque aux deux G et ce n'était peut-être pas anodin que G le premier soit parti avec le journal de Michelet: il y avait sûrement tellement de choses utiles à connaître dans la vie des grands hommes. Ce n'est pourtant pas le caractère utilitaire de la culture qu'il faut mettre en avant, le matériel doit être assuré autrement. Lors de sa première visite, d'il y avait donc dix ans, G le premier n'assurait pas. C'était plus le cas. La première chose que G le premier lui avait dit, et l'on pouvait supposé que c'était celle dont il n'était pas le moins fier, c'est qu'il avait son propre appartement en plein Paris. Quelle consécration! G le premier avait assuré en tant qu'avocat des affaires. Il n'était plus chez ses parents. Et il chahutait un peu G le second qui était lui encore chez papa et maman où les aurait quitté depuis peu, trop peu. C'était aussi un prof d'histoire G le second mais qui ne voulait plus être prof d'histoire. G le premier avait connu ça: il avait abandonné puis avait repris sa carrière d'avocat. Retrouver goût à la société et aux responsabilités et c'est ce qu'il lui disait G le premier à G le second. C'est que G le premier s'en était sorti et s'en sentait grandi. 

G le premier ne faisait plus appel à la culture que par habitude ou nostalgie pour un temps où il n'avait que la culture pour le rattacher à la société. Mais il pouvait maintenant directement parler de sa vie à lui sans avoir a passer par la vie des auteurs parce que sa vie à lui avait reçu une reconnaissance sociale. Il était même passer à la télé pour cette intégration par le mérite qui était la vitrine de la démocratie et c'était à la démocratie qu'il avait alors rendu hommage dans sa petite allocution. Tout ça G le premier le lui avait montré sur son portable mais il n'y avait pas l'intégral du reportage qui avait été fait sur l'événement, la consécration, il lui enverrait le lien avait dit G le premier mais il l'avait pas encore fait. Il pouvait donc bien s'en passer de ce vernis de la culture G le premier, mais pourquoi donc ne s'en était-il pas passé? C'est que le vernis de la culture ne le faisait pas reluire autant avant quand il n'était rien qu'aujourd'hui où il y avait matière à faire reluire, et cette matière à faire reluire était le statut social. La culture, G le premier l'avait compris, ne ferait briller que ceux qui avaient d'abord assurés matériellement, et lui avait assuré matériellement aussi qu'en matière de statut social qui est la matière sociale par excellence et la plus demandeuse en vernis, c'est-à-dire de culture. G le premier était donc devenu un bourgeois à la fois plein de reconnaissance pour cette société et avide de la reconnaissance de cette société. Cette avidité pouvait-elle être rassasiée? Où cette avidité le mènerait-elle? Ce serait une autre question à se poser tant il lui semblait maintenant avoir répondu à la première question qui était: qu'est-ce qui avait amené G le premier chez lui: il fallait un témoin à cette réussite comme il faut aux écrivains des lecteurs qui les lisent, d'autant plus de lecteurs conduisait à d'autant plus de reconnaissance; lui seul connaissait le G d'avant et pouvait le comparer au G d'après comme pour ces régimes où l'on vous  montre l'avant et l'après régime et il y avait pas photo, mais c'était aussi ce qui dérangeait G le premier, c'était cet embonpoint, cet embonpoint qu'il avait pris et qui était pourtant le témoin le plus visible de sa réussite, et il faudrait à ce titre parler d'embonpoint social, G le premier était gros de sa réussite qu'on aurait dit qu'il allait en accoucher. Accouche maintenant G qu'il aurait pu lui dire, pourquoi tu es venu me voir? mais il n'y avait même plus nécessité de lui demander tellement ça se voyait que G était venu chez lui accoucher de sa réussite sociale et matérielle, car l'une n'irait pas sans l'autre; et il n'y aurait pas non plus nécessité que G le premier l'invite à voir son appartement puisqu'il l'avait vu à lui, G le premier, ainsi qu'à son second, le deuxième G, pour qui il était lui, G le premier, un mentor.

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