La grande affaire de la bourgeoisie c'est l'amour. "Ce n'est pas moi qu'on aime, mais mes qualités" écrit Pascal. On sait par ailleurs que ce qui peut passer pour des qualités peut aussi passer pour des défauts, d'où le côté tout relatif des qualités. Mais il est absolu, on en doute plus quand ce sont des qualités reconnues par la société, celles par exemple qui donnent droit à un statut dans ladite société. Combien de films ou l'amour, cette grande affaire de la bourgeoisie, est déclinée sous diverses variantes ou catégories sociales: il y a le médecin, l'officier tout court ou de marine ou de police quand il mène l'enquête, l'artiste pourvu qu'il ait du génie en mal de reconnaissance ou reconnu, bientôt reconnu, on peut aller même jusqu'au gangster reconnu victime de la société par cette même société, voire redistributeur de richesses, ce qui est comme gagner ces lettres de noblesse et légitimer le meurtre, pourvu qu'il déploie beaucoup d'ingéniosité, de courage comme de talent dans l'exercice de ses fonctions, ce qui ne peut alors manquer d'être récompensés par la société. Ainsi, en en n'ayant pris les richesses il en recevra l'amour, puisque l'amour est la grande affaire de la bourgeoisie, c'est-à-dire de la société bourgeoise qui en fait des livres et des films souvent d'ailleurs tirés de ces livres parce que la société bourgeoise c'est la société du roman, pour ne pas dire de la romance.
Quant aux obscurs et sans grades, à moins qu'ils ne développent en dehors de leur labeur une autre activité (car seul le travail est reconnu) dite de loisir qui ne sera donc pas la farniente et eux livrés à une indolence plus naturelle cependant à l'homme que le talent caché (pas de tous et pas pour longtemps) qui donnera alors rapidement lieu à une ascension sociale et reconnaissance conséquente; et c'est sous ces conditions seulement qu'ils pourront trouver l'amour, parce que l'amour est la grande affaire de la bourgeoisie et c'est par elle qu'ils leur faudra d'abord être reconnus, après et après seulement viendra l'amour de la bourgeoise. Ne dit-on pas: d'abord la voiture, d'abord la maison, après la femme qui vat dedans ou avec. Qui pense encore que l'amour est une affaire personnelle peut déchanter très vite, comme celui qui se dit que ses qualités finiront toujours par être reconnues par elles-mêmes quand il leur faut d'abord être reconnues par les autres, et qui sont ces autres dans la société bourgeoise sinon les bourgeois eux-mêmes. Qui a aimer peut cependant se dire qu'il a été bourgeois à son tour, puisque, faut-il se répéter: "la grande affaire de la bourgeoisie c'est l'amour", mais cela n'est vrai que si cet amour a été correspondu. Au cas contraire, au cas où il n'a pas été aimé, il peut se dire qu'il n'a pas été reconnu comme bourgeois, par les bourgeois pas plus que par les bourgeoises. Refuserait-il aussi de leur faire la cour, c'est qu'il n'est pas un courtisan. Comment peut-il alors prétendre à une princesse? L'amour bourgeois? Mais y en a t-il un autre?
Quand tout se passe bien on n'en parle pas mais quand tout se passe mal on parle de viol. La secrétaire s'est mariée avec son patron. L'infirmière avec le docteur. Le fils de la maison qui a engrossé l'employée de maison a tenu sa parole: ils se sont mariés. A t-on recensé un cas de viol qui ne soit pas d'un supérieur sur son inférieure, souvent une femme, parce que la plupart sont hétéros, parce que considérons aussi le cas des jeunes recrus à l'armée. Fit les gros titres des journaux, et c'était avant que l'on parle autant de viols, le droit de cuissage à la RATP et la promotion canapé (ce ne sont là qu'euphémismes), et c'était encore sur des femmes qu'ils s'exerçaient, et c'étaient les chefs de lignes sur les employées en ligne. On dit qu'il y a davantage de viols aujourd'hui? L'ascenseur social fonctionnerait-il moins bien? Les hommes tiendraient-ils de moins en moins leur parole? Non! décidément, les hommes et les femmes ne recherchent pas la même chose. Et parce que les hommes sont des cochons ils disent que les femmes sont des cochonnes mais reste à savoir qui d'entre eux fait les choses les plus sales. Ceux qui peuvent les faire, ceux qui en ont le pouvoir, et c'est un pouvoir qui s'exerce d'abord sur les femmes. Il faudrait parler d'abus de pouvoir ou d'abus tout court. Encore un euphémisme pour parler de viol.
Je dis qu'il n'y a pas loin de l'amour bourgeois au viol parce qu'il n'est pas lié au consentement. Dans le meilleur des cas, celui où l'on parle d'amour, on se donne, mais chacun des deux parties en attend autre chose. C'est l'inavouable. Les tribunaux n'en sauront rien. C'est pour le meilleur ou pour le pire. Mais le pire c'est quand on n'a rien obtenu en échange et ça porte un nom: le viol. L'acte doit être légalisé ou bien il sera sanctionné. On me rétorquera alors que la grande affaire de la bourgeoisie ce n'est pas l'amour mais le mariage. Aux lois naturelles se seraient substituées les lois qui régissent la société. Certes, mais dans un sens plus large, cela peut en effet être élargi en dehors du mariage et se confondrait plus aisément avec les lois de la nature, car, pour commencer, qui aime plus petit que soi? (et cette petitesse ou grandeur est déterminée par la société). La femelle rechercherait plus grand, plus fort, plus riche, c'est-à-dire la sécurité pour mettre au monde. Sans doute en des temps préhistoriques mais aujourd'hui elle peut prétendre à plus et sans avoir pour autant à mettre au monde. Luxe, calme et volupté. Les trois n'étant d'ailleurs pas forcément octroyé par le même mâle. Mais le luxe ne procède pas de la nature, c'est un fait de société et d'une société riche autant dire bourgeoise qui a sa voiture, sa maison, et pourquoi pas deux voitures, et pourquoi pas deux maisons, quoique beaucoup moins d'enfants et parfois pas du tout. Mais s'il n'y a rien de tout ça rien ne légitime alors le viol, pardon, l'amour bourgeois.
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