dimanche 4 août 2024

La peur du maître


Sans doute parce qu'il était fils d'enseignants il aimait cette idée de la société en vieux maître d'école. Il l'entendait dire qu'il faut s'appliquer à vivre comme on peut s'appliquer à faire un devoir. Le voyait menaçant. A tout moment il pouvait passer et ramasser la copie. Il sentait son regard par dessus son épaule. Ta vie elle a pas a être authentique. Ta vie c'est qu'une copie et qu'une copie qui doit être conforme à la société. C'est à cette conformité, rien qu'à cette conformité à laquelle tu es tenu. Voilà ce qui s'était inscrit en lui et en sa vie comme en celle de tous les élèves, c'est-à-dire en tous ceux qui comme lui avaient été élevé dans cette société de maîtres d'école. Cependant par je ne sais quelle idiosyncrasie, idiot tout court aurait dit le maître, idiot tout court aurait dit la société, il était amené à commettre des fautes impardonnables, ce mot impardonnable étant sans doute un relent, une relique d'une société encore plus archaïque mais qui avait laissé des traces indélébiles dans l'esprit du maître qu'il voyait encore, qu'il voyait toujours, passant dans les rangs, entre les tables, s'arrêtant à chacune d'elles le temps suffisant pour jeter un regard à la copie qui s'écrivait, un regard de haut, un regard de par dessus son épaule, un regard peu gratifiant, un regard presque méprisant. Il l'avait pourtant surpris ce regard à la table des bons élèves le sourire aux lèvres. Certes, ce n'était pas le sourire d'une jolie fille, tout du moins du bon père de famille, mais il n'y avait pas de bon père de famille pour l'idiot(syncrasie), seulement pour la bonne copie conforme aux exigences de la société faudrait-il ajouter. La peur du maître d'école lui faisait faire à son approche des taches, et ce n'était pas beau à voir, mais pire encore étaient les fautes d'orthographes, fautes impardonnables et qui par conséquent ne lui étaient pas pardonnées. Il n'avait pas le droit à l'expression. Il avait le droit à la correction. Ça le dévisageait. Jamais il ne ferait bonne figure dans une société attachée à sa correction, plus à sa correction qu'à son expression. Sale temps pour celui sur qui pleuvaient de sales notes. La notation était le résultat de la correction. Mais c'était aussi un cercle vicieux dans lequel il était entré car des corrections pouvaient résulter de notations, d'où accroissement de la peur du maître qui par je ne sais quelle alchimie se transformerait en haine du maître. Et la peur comme la haine est mauvaise conductrice. Jamais il ne sentirait en lui ce fluide, passer le courant de la société comme il passe en chacun qui en est porteur, voire conducteur. Combien de fois n'avait-il pas failli mourir électrocuté. Non, le courant ne passait pas bien en lui. Les autres pouvaient bien être électrisés par la société mais lui ne pouvait être qu'électrocuté et condamné à rendre une mauvaise copie.

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