Quand on lui demandait ce qu'il avait lu il était proprement incapable d'en parler, et ça l'avait toujours beaucoup étonné parce qu'il s'en sentait complètement imprégné, encore tout suant ou ruisselant, ou peinant ou souffrant, ou heureux ou malheureux, comme si tout y aurait été encore vivant en lui. Il avait longtemps cru à cette impression forte que faisait sur lui le style de l'auteur, que seul la forme l'avait saisie et il avait en effet surtout à ces débuts lu beaucoup de poésie, puis aussi des livres qui n'avaient pas véritablement d'histoire où dont l'histoire n'était pas ce qu'il y avait de plus important, de là qu'il n'en retirerait ensuite rien à dire. Mais enfin il n'en était pas de même avec l'Insurgé de Jules Vallès qu'il venait à peine de terminer et dont il aurait été bien incapable d'en dire tout ce que la préface qu'il lisait maintenant en disait, mais cela justement lui permit de comprendre enfin pourquoi, et c'est qu'il lisait comme il vivait, qu'il était plongé dans un livre comme il était plongé dans sa vie, submergé par un flots de pensées et d'émotions dont c'est à peine si les événements qui le parcouraient pouvaient en émerger. Non, il n'aurait pas pu davantage raconter sa vie si on le lui avait demandé que de raconter l'Insurgé, s'aurait été en parler comme d'une chose qui lui était étrangère, détachée de lui, et c'était ainsi que lui apparaissait la préface comme détachée du livre de sorte qu'elle pouvait le décortiquer; il aurait été bien incapable lui de décortiquer sa vie et aussi bien l'Insurgé qui lui semblait maintenant en faire partie, être entré dans sa vie au même titre que d'autres livres qui seraient comme le sang de son sang, la chair de sa chair, et que pouvait-on dire de son sang et de sa chair, cela faisait plutôt parti de l'inénarrable, de ce que l'on pourrait le moins raconter mais au plus tenir, ou de l'expérience vécue. Oui c'était aussi comme si on lui aurait demandé de parler de son expérience de la vie. Certes il l'avait complètement intégrée mais au point qu'elle fut lui et rien d'autre. Mais pouvait-il dire pour autant qu'il avait fait l'expérience de la Commune et des barricades? En quelque sorte oui. En quelque sorte non. Il savait bien que c'était là une réponse de Normand mais il n'en avait pas d'autre qui lui venait à l'esprit. C'est que pendant toute sa lecture de l'Insurgé il s'y était bien cru et qu'on aille pas là dessus se moquer de lui car il y en a beaucoup chez qui un film de seconde zone fait le même effet quand ils ont plutôt sur lui pour effet de l'en détourner, sans mépris intellectuel à priori, mais simplement parce qu'il ne peut pas y entrer, parce que l'entrée lui est refusée d'emblée, et c'est qu'il était entré plus facilement dans l'enfer de la Commune que dans tous ces paradis à domicile, parce que vous croyez y être quand vous regardez ces films à vomir, à vous faire vomir le paradis qu'ils cherchent à vous vendre. Mais pour qui est-ce qu'ils vous prennent? A tous ces paradis vous préféreriez encore l'enfer, quant à leurs enfers ils sont cousus de fils blancs. Mais dans l'Insurgé on était en fait ni en enfer ni au paradis et bien qu'il se termine par une phrase sur le ciel de Paris: "Je regarde le ciel du côté où je sens Paris. Il est d'un bleu cru, avec des nuées rouges. On dirait une grande blouse inondée de sang." on est sur cette terre que lui n'avait pas encore quitté et quand il disait lui c'était aussi bien Vingtras toujours connaissant l'exclusion, toujours connaissant l'exil, mais toujours étant sur terre parmi les siens qui sont aussi les autres, c'était aussi bien Vingtras que lui même. Ça faisait pas la différence, lui non plus faisait pas la différence entre les autres et les siens. Aussi il avait été l'autre tout en ne cessant jamais d'être lui et c'était en lisant, et c'était aussi en vivant, y avait pas non plus de différence. Pour lui on ne pouvait être lecteur que de son vivant et aussi qu'en étant à la fois l'autre et soi même, et c'est que l'on y participait tout entier ou pas du tout, quoi alors qui s'en dégagerait, rien, ou tout, il n'aurait su rien en dire et c'était tout lui, l'absent, quoiqu'il n'y eut aussi jamais aussi présent que lui.
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